Didier Vermeiren

25 novembre 1988 – 14 janvier 1989

16 rue Quentin 21000 Dijon

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Alain Van Der Hofstadt, Didier Vermeiren. Sculpture, tirage de série (ensemble de cinq épreuves) plâtre, 1988, socle du musée Rodin, Meudon, supportant l’Appel aux armes, plâtre, 1912 – extrait

– Et cela, là-bas, au bout de la nef, qu’est-ce que c’est ?

– Je ne sais pas, on va voir.

– Regarde, les volumes sont mobiles les uns par rapport aux autres ; en même temps ils adhèrent fort au sol.

– Ils sont disposés autour d’un vide. J’ai envie d’y aller.

– Vas-y !

– Qu’est-ce que cela donne de ce point de vue ?

– Et bien, une chose… éclatée.

– D’ici on ne te voit plus qu’à partir de la taille.

– Cet environnement me donne un sentiment plus fort de ma verticalité. Au milieu de toutes ces sculptures c’est l’aspect tabulaire qui prédomine.

– Il n’y en a qu’une.

– Comment ?

– Il y a une sculpture. Cinq éléments mais une sculpture. J’en suis sûr.

– Attends, je vais maintenant regarder du dehors.

– Peut-on parler du « dehors » ou du « dedans » ici ?

– Je ne sais pas.

– Regarde, autour de chaque volume il y a une plinthe… et plus haut c’est signé.

– D’ailleurs, la signature n’est pas toujours à la même place.

– Si, la signature est toujours à la même place, c’est les pièces qui n’ont pas la même orientation. Chaque volume pivote par rapport aux autres. Suis-moi. Regarde, celui-ci fait un quart de tour de plus que celui-là et celui-ci aussi par rapport à celui qu’on vient de quitter.

– … Les distances entre les pièces sont variables, parfois plus larges que les volumes eux-mêmes, non ?

– Oui. Selon le point de vue, ils semblent ramassés ou dispersés. Chaque pas crée des regroupements partiels et asymétriques.

– C’est peut-être déterminé par la proximité des œuvres des autres artistes ?

– Tu veux dire que l’extension de l’ensemble dépend de l’espace imparti.

– Oui, si tu veux… Je pense que nous devrions la voir dans une autre situation, dans un autre espace. Je suis sûr qu’elle serait différente. A propos je me rends compte seulement maintenant que les cinq éléments sont identiques. Cinq volumes, cinq volumes identiques.

– C’est cinq fois la même pièce pour en faire une. C’est certain. L’empreinte a été prise sur le modèle et de cette empreinte, cinq épreuves ont été tirées. Regardons encore : les surfaces ne sont pas lisses. Il y a une texture, un modelé plutôt. Les arêtes ne sont pas parfaitement droites.

– Oui ! Mais quel sens y-a-t-il à modeler un volume quand on peut se le procurer manufacturé ?

– …

– Car enfin, on a vu ici des œuvres faites avec des matériaux usinés. L’art s’inscrit toujours dans une époque précise, il utilise des matériaux qui lui sont contemporains. Pourquoi dans ce contexte, revenir à une procédure ancienne comme le plâtre ?

– Ce qui compte c’est ce qu’on en fait.

– Pour revenir à la plinthe… elle me fait penser à un élément architectural.

– Tu as raison. Elle donne aussi une indication d’échelle… Je pense qu’il y a ici une référence au socle.

– Tu as déjà vu un socle signé toi ?

– Non, bien sûr. Mais je n’ai jamais dit que c’étaient des socles. J’ai dit qu’il y avait une référence au socle.

– D’accord, mais quel socle ?

– Il y a le titre, il faut le lire !

123 plans sur la sculpture de Didier Vermeiren – extraits
(Un film réalisé par Elsa Cayo, 26 mn, 16 mm, couleurs © TRI FILMS, Paris 1987)

Vous pouvez avoir plusieurs points de vue sur la sculpture, mais il y en a un que vous n’aurez jamais, c’est celui que la sculpture a.

La sculpture occupe dans l’espace un endroit que vous n’occuperez jamais.

(…)

Plusieurs choses font la sculpture mais ce n’est pas en tout cas une question d’idée.

Je pense que la forme n’est pas plus importante que le matériau, le matériau plus important que la forme, c’est un tout. C’est-à-dire que la sculpture existe en même temps que l’idée.

L’idée c’est la sculpture et la sculpture c’est l’idée.

Mais je n’ai pas besoin d’idée pour faire une sculpture, ça ne démarre pas comme ça.

(…)

Non, je n’ai jamais fait de socle. J’ai fait des sculptures, ça c’est sûr, mais j’ai jamais fait de socle et toutes les sculptures que j’ai faites étaient des sculptures sans socle.

Je fais de la sculpture, donc je me pose la question du socle. C’est une des premières choses à laquelle le sculpteur doit penser.

S’il y a une chose dont on est certain c’est où démarre la sculpture. Elle démarre au sol, après, en hauteur et sur les côtés, elle n’a pas de limite (…).

(…)

Ma sculpture ne renvoie pas au socle, elle renvoie à la sculpture qui est posée sur ce socle.

Le matériau duquel est fait ma sculpture est le matériau identique de la sculpture à laquelle elle renvoie, qu’elle désigne.

Dans le titre il est marqué, le matériau, deux dates, un lieu et puis, le titre d’une sculpture et le tout forme le titre de ma sculpture.

Si on lit seulement le titre on n’a pas vu la pièce, mais si on a vu la pièce et qu’on n’a pas lu le titre on n’a pas vu la pièce non plus. Un titre c’est indispensable et même sans titre c’est un titre.

(…)

Je pense que de toutes façons mes sculptures renvoient à d’autres sculptures, (…) à d’autres sculpteurs (…) et à l’intérieur même de mon travail, à d’autres sculptures dans mon travail. Donc, elles sont… je veux dire, il y a des renvois de sculpture à sculpture. Je pense que de toutes façons une sculpture seule n’existe pas. Cela ne veut rien dire une sculpture seule. Je pense que les pièces font système et qu’elles sont articulées… : quand je fais une sculpture, elle est déterminée par la sculpture que j’ai faite avant et détermine la sculpture que je ferai après. C’est un ensemble.

Ces pièces-là ne sont pas sur des roues. Les roues font partie de la sculpture. Ce qui est visible en tout cas, quand on est face à ces pièces, c’est que ce sont des pièces qui ne cachent pas le sol sur lequel elles sont exposées.

(…) La roue c’est le point de contact minimum entre le sol et la sculpture.

J’ai toujours pensé qu’une sculpture avait un avant, un arrière et des côtés. Il est sûr que les roues donnent une direction avant-arrière à la pièce, donc déterminent et délimitent les côtés aussi.

Les roues sont là, elles indiquent un mouvement, mais le mouvement n’est pas nécessaire. La sculpture ne doit pas rouler pour fonctionner. Il n’y a pas de moteur, il n’y a pas un interrupteur qui fait qu’à un moment donné on peut mettre la pièce en marche ou ne pas la mettre en marche.

D’ailleurs, j’ai toujours pensé et j’ai toujours dit qu’une sculpture doit être immobile et silencieuse. Une sculpture, une œuvre d’art en général, n’a pas le droit de tomber en panne.

156 quelques expositions épuisantes Il y a une chose qu’il faut dire et c’est vrai pour toutes les sculptures mais c’est peut-être plus vrai pour certaines sculptures que d’autres, c’est que la sculpture dit où on doit se mettre, où le spectateur, le regardeur doit se mettre.

(…)

On le sait depuis très longtemps, c’est aussi le regardeur qui fait la pièce. Elle n’existe que quand elle est exposée, d’ailleurs je pense que la pièce est chaque fois à refaire, chaque fois qu’on la regarde on refait la pièce.

On ne peut pas quitter une sculpture en disant : « bon, je la connais ». Non, on ne la connait pas. De toutes façons le problème n’est pas là. Il faut toujours la refaire en la regardant.

(…)

La nature ? La nature… je… non, je ne vois pas, ça n’existe pas dans mon travail. Cela n’existe pas dans mon travail. La chose qui peut exister, qui existe, dans mon travail, ça je crois que c’est visible, c’est le corps. Cela veut dire que les pièces… la sculpture a la mesure du corps qui la manipule et qui la fait. Cela, c’est sûr.

Alors là oui, peut-être la nature, mais enfin bon… non, non… je pense que… non. Le corps oui, le corps humain.

La sculpture travaille depuis longtemps là-dessus : de quoi peut se passer la sculpture ? Il y a une chose dont elle peut se passer, c’est de celui qui la fait, le sculpteur.

C’est rien de très spectaculaire ce qui se passe dans l’atelier. On ne fait qu’exécuter des choses, on ne fait que fabriquer des choses. Il n’y a pas de choix pendant la fabrication des pièces. Tout se fait avant, donc, ça ne se fait pas à l’atelier.

Dans l’atelier, la seule chose qu’on peut voir c’est comment se fait la pièce, comment se fait la sculpture, mais même ça c’est visible dans les pièces elles-mêmes.

Si on regarde une pièce, on voit comment elle est faite. L’atelier, on le voit dans la sculpture. Cela c’est sûr pour moi.

Je n’ai jamais séparé le fait de faire un travail et puis le montrer. Parce que montrer un travail c’est le faire.

Au départ il n’y a rien qui interdit à une sculpture d’être grande, d’être petite, d’être en bronze, d’être en plâtre ; c’est pas tellement ça qui est important. Il n’y a pas de petites pièces et de grandes pièces. Je pense que les sculptures ont la taille, la dimension qu’elles doivent avoir.

(…)

Si les expositions sont différentes c’est que les espaces sont différents. On ne peut pas voir une sculpture ailleurs que dans un espace n’importe comment, et puis, la matière même de la sculpture c’est l’espace.

L’espace fait la sculpture et la sculpture fait l’espace.

(…)

Je pense qu’une sculpture pas plus qu’autre chose d’ailleurs, n’a besoin d’être touchée pour être mieux sentie, mieux comprise, mieux approchée. Je ne sais pas, si on regarde une plante on n’a pas besoin de la toucher pour la comprendre. Si on voit quelqu’un on n’a pas besoin de le toucher pour le connaître. Enfin, non, je ne vois pas.

Ce que je compte faire après c’est la même chose. Je pense que de toutes façons on fait toujours la même chose.

Et que même si formellement il peut y avoir de grandes différences entre les pièces, toutes les pièces et toutes les sculptures disent la même chose. Toutes celles que j’ai faites disent la même chose. Je dis, c’est ça la sculpture, mais ça pourrait être aussi quelque chose de tout à fait différent, de tout à fait autre, d’autres matériaux, d’autres grandeurs, d’autres tailles, d’autres dimensions, d’autre tout ce qu’on veut. C’est sûr. C’est ça, mais c’est autre chose aussi peut-être.

Une sculpture fait voir une sculpture.

La sculpture est là pour elle-même.

C’est pas un film, c’est pas un texte, c’est pas une photo… il n’y a rien qui peut remplacer le contact physique avec la pièce.

La sculpture il faut y aller.

1. Cf. également Obstacle au mouvement, film réalisé par Elsa Cayo, 15 mn, 35 mm, noir et blanc, dolby

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