François Morellet La géométrie dans les spasmes

4 décembre 1986 – 17 janvier 1987

16 rue Quentin 21000 Dijon

Featured Posts

Relaxe pour vice de formes

En cette froide journée de décembre d’une année par ailleurs fertile en repositionnement divers afférents au nouveau monde de l’abstraction géométrique, le peintre François Morellet choisissait (à sa manière) de « faire pièces » aux accusations implicites « d’outrage aux bonnes mœurs » des nombreuses critiques – visant son œuvre systématique – proférées (depuis longtemps sinon toujours) par les soi-disant défenseurs du « bon sens français », tristes émules du grand pourfendeur des dévergondages et autres avilissements, j’ai nommé le samouraï Georges Mathieu », membre de l’académie des Beaux-Arts et ci-devant gesticulateur du pinceau.

Car n’en déplaise heureusement a ceux-là, La géométrie dans les spasmes livre bel et bien au regard les figures géométriques de carrés et rectangles « s’enconnant, s’enculant, branlant et suçant à tout va » comme l’aurait écrit le divin marquis.

Une géométrie colossale (toiles carrées et rectangulaires mesurant respectivement 200 x 200 cm et 400 x 100 cm ou inversement), mimant des situations qu’en d’autres lieux (ceux du hard live et non plus du Hard Edge) on vous proposera comme « les tableaux vivants les plus osés de Paris ».

Appelons-en de nouveau à Baudrillard, ce gâte-sauce post revo cul ou (au choix) l’incontournable référence de l’intelligentsia artistique radicale new-yorkaise, Peter Halley en tête. Dans « La scène et l’obscène » Baudrillard affirmait : « Le plein où ne transparaît que du vide (la puissance toujours défaillante qui hante, comme on sait, l’univers pornographique, cette absence spectaculaire de sensualité et de plaisir) ça, c’est l’obscène. Le vide, le vide du sens, le dénuement de signe et de sexe où transparaissent l’intensité maximale et l’extrême du plaisir, ça, c’est la séduction. Mais dans les deux cas c’est l’extase. Celle-ci caractérisant de toute façon ce surenchérissement d’une qualité sur elle-même vers sa forme pure, son rayonnement extatique. Et ce n’est pas seulement une qualité qui peut s’extasier ainsi, l’absence de qualité peut le faire aussi : il y a un rayonnement extatique du neutre, le neutre lui-même peut se potentialiser. Ça donne je ne sais quoi de monstrueux, mais où l’obscénité justement entre pour une bonne part. La pornographie est justement un art de l’exhibition du neutre, du rayonnement forcé du neutre ».

D’emblée il semble possible de placer Morellet et les néo géo actuels sur le terrain commun de la surenchère, non point celle du progrès des avant-gardes, mais plutôt d’une version perverse de l’excès, justement oublieuse des discours d’un postmodernisme confondant. Et nous avons pu écrire a proposé de Armleder, Diao ou Taaffe : « Cette stratégie de l’hypergéométrie mise sur l’excroissance et l’hypertrophie. Elle veut croire au pouvoir de la séduction ». Car elle joue l’imposture, et sous couvert de vide sémantique, derrière la répétition de modèles compositionnels eux-mêmes kitsch ou pasticheurs (modèles incertains pour Federle regardant Kupka, ou fidélité outrancière de Taaffe envers Bridget Riley relevant d’abord du fonctionnement de la mémoire), une telle stratégie vise au plaisir de l’interdit, de l’usurpation d’identité.

Morellet est quant à lui du côté du plein. De la contagion qui ouvre le chemin à la désintégration. « C’est là le scepticisme de cette œuvre, c’est là le projet d’un artiste qui, dans l’inventaire méthodique des formes de l’histoire, cherche au-delà de toute certitude, à figurer son ironie pour donner un état civil à la contradiction » écrivait brillamment Bernard Blistène(5). Morellet se situe dans le vrai, n’use pas de simulacres. Passionné par l’histoire du goût et celle des modes, il ne se sert pas des oublis d’une époque pour profiter de réévaluations inévitables. Son œuvre s’offre dans sa continuité. Sa force est d’avoir su croiser l’art concret, l’OP art, l’art minimal ou maintenant la nouvelle peinture abstraite sans entamer son autonomie. L’outil plastique est le même, la possibilité de vérification est tout aussi présente : même si, ici, le processus est partiellement inversé, la lecture du titre – grossi sur le mur par rapport à la taille habituelle d’un cartel – intervenant plus comme préalable.

Morellet a toujours « plus cité la géométrie qu’il ne s’en est emparé »(6), aujourd’hui il en convoque les fantômes, d’autant que le changement d’échelle évite l’écueil de la représentation. Le travail de Morellet est non-compositionnel, il le reste par induction : énonçons les positions, elles s’ordonnent d’elles-mêmes, immédiatement reconnues.

La pornographie n’existe qu’a travers l’image, quand le texte ne véhicule que la trivialité. Notons que dès 1949 on connaît deux peintures figuratives montrant un homme et une femme s’accouplant, avec alors l’alibi de la référence primitive, chaque personnage offrant aussi à voir ses viscères sur le mode de ce que Morellet avait pu voir au Musée de l’Homme : ces visites susciteront par ailleurs des peintures avec empreintes de branchages, proches des tapas océaniens, ancêtres la même année des Geometrees qu’il réalisera en 1983.

En 1975 pour le neuvième numéro de Kunstinlormatie, Morellet pliait en quatre la feuille où il avait dessiné un innocent cercle, puis l’insérait au milieu du bulletin, de telle sorte que le lecteur évidemment curieux, soulevant les deux volets agrafés, découvrait l’amande d’un sexe féminin et les courbes d’une paire de fesses.

Espiègle Morellet avait intitulé l’ensemble Histoire d’O.

Et c’est surtout au niveau du langage que son goût de l’obscène s’exprimera le plus clairement. On connaît Néons avec programmation aléatoire-poétique-géométrique de 1967 où il téléguidait le hasard pour qu’apparaissent assez fréquemment des termes orduriers que le spectateur, maniant le déclencheur, ne pouvait déchiffrer sans se sentir visé : l’effet de surprise de l’intermittence, le surgissement fulgurant des mots, leur conférant abruptement le caractère cinglant de l’insulte(7).

La grossièreté peut se donner en spectacle, comme réinvestir le domaine privé, renouer avec la connivence par une découverte individuelle : ainsi ces livres où un procédé équivalent à un double acrostiche fait s’inscrire sur leurs tranches opposées dos-zob, coucou-concon, cunt-cock à partir de réseaux linéaires portés sur chaque page et aboutissant aux bords de celles-ci. Quand la trivialité ose la supercherie, parodie l’esprit du système des livres tels que 90° 2 trames ou 90°90 trames.

Avec Géométrie, figures hâtives, Morellet pratique l’oblitération d’un corps que par là-même il révèle dans l’espace d’un fragment, où l’empreinte n’est pas une fin en soi (ainsi les Anthropométries de Klein) mais bien l’instrument contraint d’un tracé géométrique « défigurant ». A l’inverse des Geometrees, où la composition découle de la configuration d’un élément végétal, épure plus que figure.

Dualité d’une exposition où Morellet nous suggère que l’on peut passer de la vulgate géométrique à la ornographie, comme de la gymnastique au bodybuilding : en gardant la forme.

Étant donné : 1°la chute d’eau, le gaz d’éclairage, on vous épargnera : le distingo entre érotisme et pornographie, la mise en parallèle des commerces de l’art et des corps, les avatars du pinceau-phallus face à la castration, l’histoire de la main de ma soeur dans la culotte d’un zouave et plus difficilement celle du petit singe…

Éric Colliard, Xavier Douroux, 30 novembre 1986

1. On retiendra en particulier la parution du catalogue Morellet, Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris, 1986 où l’artiste apparaît autant l’Héritier de Picabia et IK Bonset (Van Doesburg) que le petit-fils de Mondrian ; et le catalogue de l’exposition Tableaux abstraits, Le Consortium, Dijon et Villa Arson, Nice, 1986.
2. Cf. propos de Mathieuin La réponse de l’Abstraction lyrique, Paris 1975,cités in Art press n°22, janv-fév. 1976. Et « Heureusement le bon sens français ne se laisse pas intimider par les entreprises de quelques galeries parisiennes en cheville avec New York… et les murs d’acier de M. Richard Serra n’auront pas raisons de la dimension spirituelle qui habite nos âmes comme nos cathédrales » in Le Figaro , oct. 1986.
3. Cf. Jean Baudrillard : « La scène et l’obscène », Art Press n’ 59, mai 1982.
4. Cf. Christian Besson, Xavier Douroux : « Tableaux abstraits » in cat. Dijon-Nice, 1986 op. cit. p. 14.
6. Cf. Bernard Blistène : « François Morellet et l’ironie du genre » in cat. Morellet, Paris, 1986, op. cit. p. 18.
6. id. p. 10.
7. Cf. Serge Lemoine : François Morellet, Zurich, 1986, pp. 154-157. Dans cet ouvrage, un modèle de monographie, l’auteur cite comme antécédents plusieurs œuvres dadaïstes et en particulier Chapeau de paille , 1921 de Francis Picabia.
8. 90′ 2 trames, Amsterdam (éd. multi art points), 1976, 750 ex. où le passage dans les pages du livre de la superposition exacte de deux trames horizontales à leur croisement orthogonal parfait . 90’°90 frames, 1978, 500 ex. où la superposition successive de 90 trames orientées de 0 à 90° entraînant le noircissement presque complet de la page.

« Au secours la droite revient »

Oui elle revient partout, de Vienne à New York, de Melbourne à Dijon ! Aux dernières nouvelles, les jeunes abandonneraient en masse ce Salle Combas Chia Baselilz hoire de l’art sur la figuration. Le fin Mosset que l’abstraction n’a Palermo ribonde et qu’aux dernières nouvelles la géométrie Halley très bien, Merzi.

Et dire que l’on était si peinards, nous les ringards de la ligne droite !

Mais c’est fini, ils vont nous exhumer, bousculer, peut-être aimer (mais sûrement pas ce qu’on voudrait) ou pire nous ignorer. Qu’avons-nous à attendre, nous si purs, si durs (enfin ceux qui ont eu l’imprudence de le rester) de cette géométrie ambiguë qui se réclame de Josef Beuys, Walt Disney ou Bridget Riley ?(1).

Et puis après quelques foires de l’art, Biennales ou Documenta bien géométrisantes, la honte d’être à nouveau démodé et cette fois-là sans espoir (compte tenu de notre âge) de voir jamais une seconde réhabilitation.

Il me faut donc, coûte que coûte, sauver ma géométrie, la camoufler (momentanément) et pour la défigurer, rien de mieux que la figuration.

L’infâme figuration en train de se redémoder. Dans Géométrie, figures hâtives la figuration est au départ dans les empreintes figuratives (empruntées avec un Klein d’œil à mon anatomie) péniblement défigurées par les figures géométriques qu’elles créent.

Dans La géométrie dans les spasmes ce sont les figures géométriques qui se trouvent défigurées par la figuration anthropomorphe tendance pornographique(2).

François Morellet, octobre 1986

1. Entre nous je ne les trouve pas si mal ces nio-djio (ça se prononce comme ça à New-York) quand ils ne se prennent pas trop au sérieux et jouent plutôt les athées de la quatrième génération, ironiques, nihilistes, prêts à satisfaire les géniaux pique-niqueurs.
2. Tout autre pique-nique sera légitime et bien venu. On peut, par exemple, voir en ces deux tentatives deux désastres. Et par conséquent la preuve que les moyens très archaïques d’un artiste préhistorique un peu lubrique sont aussi mal faits pour la géométrie que les moyens très techniques d’un artiste géométrique un peu ascétique pour la pornographie.

 

Liens