John M Armleder Où sont les sauces ?

18 octobre 2014 — 11 janvier 2015

37 rue de Longvic 21000 Dijon

John M Armleder a toujours nourri une passion pour le porridge, le pudding ou la salade russe, ces préparations simples que l’on dirait sans qualité, faites d’ingrédients écrasés et transformés, masses informes que les instances du bon goût et de la gastronomie n’entendent pas sauver. John M Armleder ne sauve rien, mais traite chaque chose à égalité : les bons ou les mauvais objets, ceux de l’histoire de la modernité et des avant-gardes, et bien d’autres encore, échus des étalages, des fonds de décor, des tendances du passé comme des nouvelles vagues. Il n’existe pour lui nulle réalité, nulle forme parfaitement appropriée, susceptible de nous combler définitivement. Comme il n’existe aucun objet art pour franchir cette béance du désir. Ce que les hommes et les artistes en particulier produisent sont  des objets “inavalables“, si l’on peut dire, qui restent en travers de la gorge du signifiant.
Au sortir d’une attaque cérébrale et d’une longue convalescence, John Armleder pose cette question irrésolue, qui ne vaut rien et qui vaut toutes les autres : Où sont les sauces ? Se souvient-il alors de cette phrase de Lacan face à un repas chinois : « On mange du signifiant », est-ce cela qui revient et le réveille de son sommeil : le goût du signifiant ?

Depuis ses premiers happenings dans les années 60 au sein du groupe Ecart (émanation distante du mouvement Fluxus), à travers l’étendue de son œuvre picturale ou de l’ensemble des Furniture Sculpture ; entre ses dispositifs monumentaux, ses pièces lumineuses, sa production de multiples ou de travaux sur papier, mais aussi son activité de curator ou d’éditeur, rien ne permet aujourd’hui d’organiser rétrospectivement la somme de ces objets à partir de schémas, de périodicités ou de toute autre logique d’évolution.  Rien, si ce n’est la persistance d’un rapport au monde et à la vie, qui voit dans ces jeux d’accumulation et de perturbation cette seule évidence : l’art ne serait que cela, le résultat indéchiffrable de différentes opérations de pillage et d’altération, d’une mécanique aléatoire de prélèvement, de clonage et d’effacement.

« Mon travail est un fait culturel, un fait inévitable. Si les artistes disparaissaient, l’art serait produit par d’autres, avec une conscience, des moyens et matériaux différents. L’individu-artiste remplit simplement une case. Il est un instrument pour que cette mise en place, cette accumulation de faits puissent s’organiser. En fait, j’ai eu deux buts dans cette perspective qui se sont perdus d’eux-mêmes. Le premier aurait été de ne pas reconnaître mon œuvre. Je ne suis malheureusement pas encore arrivé à entrer dans un musée et à ne pas reconnaître une de mes pièces. Et pour le second, idéalement je n’aurais voulu ne faire qu’une chose ».

Convaincu de l’absence de singularité de l’artiste, Armleder n’a ainsi cessé d’opposer à la doxa identitaire et à l’autorité des savoirs une vision paradoxale, absurde, lumineuse et méditative. Vision portée par des impressions diffractées, parmi lesquelles peuvent bien coexister le souvenir d’enfance des décors de chambres d’hôtel, la rencontre avec John Cage, l’écho de la musique d’ameublement d’Eric Satie, une injonction lacanienne (« Touillez, touillez, il en sortira bien quelque chose »), les mondes rêvés de Lewis Carol, la sagesse de Jiminy Cricket, les mots-monstres du conte de Finnegans Wake, les mythologies occultistes d’Aleister Crowley, les albums de Spirou, la découverte du machinisme onirique de Jean Carzou, des dessins mécaniques de Picabia ou des peintures de Larry Poons.

Aux contraintes des institutions, à la loi dominante du libre échange, Armleder répond par l’affirmation tranquille d’une liberté hors contrat, affranchie des classements et des baromètres de la culture. Les principes d’hybridation et de saturation qu’il met en œuvre renvoient à la dévoration des mots, du langage, à ces piles de livres qui débordent chez lui, sans classification. De la même manière que les matériaux et la quincaillerie scintillante qui se répandent en grand nombre sur les tableaux dévorent et aspirent la surface, le cadre, les supports, sans parvenir tout à fait à combler le vide. Ce vide de la toile qui subsiste sous la peinture ou ce vide sur le sol avant que les tas, les tapis, les échafaudages ne le recouvrent. Pour lui, « les peintures ne sont que des taches relativement pérennes ». Tout objet est partiel, tout objet est déjà perdu. Et ce n’est pas en les mettant tous ensemble qu’on obtiendrait un objet complet et idéal. Cherchez l’objet chez Armleder, et vous verrez, ça tombe.

Pour considérer l’économie de sa production et l’importance de sa position dans le champ de l’art, il faut penser un langage sans causalité, ou autrement dit un langage dont la causalité est perturbée, ou encore un langage qui n’aurait rien à voir avec l’enchaînement d’un discours ordonné. John M Armleder n’a cessé de remettre en jeu les genres, les formats, les cartographies et les découpages temporels. Ce jeu infini est fondé sur la rencontre, le choc (le hasard) et la force d’inertie, le fait que le mouvement se poursuit de lui-même, automatiquement (la répétition). Les séries des Pour Paintings et Puddles Paintings, initiées depuis déjà plusieurs décennies, reposent sur cette dynamique de bifurcation. Elles naissent et se transforment à partir du hasard d’une rencontre, d’un effet chimique, se répètent interminablement, répétition où l’on perçoit la clocherie de la causalité, ce qui boîte ou manque entre la cause et ce qu’elle affecte.

Comme Genesis P-Orridge, John M Armleder sait déjà depuis longtemps que tout est déjà là, que l’activité de création est l’endroit louche d’un rapt, un mode suspect de captation. Depuis ce monde ambivalent, entre le mépris nonchalant d’un Warhol et la « beauté d’indifférence » postulée par Duchamp, son projet rejoint l’entreprise de sabotage de ces deux grandes figures du XXe siècle : le sabotage de la notion d’auteur, original et authentique. Mais il le fait autrement, à son corps défendant et sans programme, sans désaffection ni froideur.

John M Armleder ne croit pas plus à la valeur distincte de l’art qu’à celle de sa propre production. Qu’il se saisisse d’objets qui appartiennent à la culture muséale comme à celle du surf, de la série B, de la philosophie Zen, de la cérémonie du thé, du folklore hawaïen ou des rites populaires de Noël, l’important n’est pas la provenance de ces objets mais leur duplication, leur déplacement dans un espace autre, à priori inapte à les accueillir.

On perçoit alors combien l’œuvre de John M Armleder s’inscrit au centre d’une contradiction commune : l’artiste a eu beau tout faire pour se mettre à distance (critique, esthétique ou éthique) de ses objets-sujets de prédilection, il reste immanquablement compromis avec eux. Jusqu’à accepter le risque d’être contaminé par les valeurs réputées négatives que son art manipule, par la faiblesse, le vide ou la faillite. Cette mécanique de conversion n’est pas nouvelle, mais vise parfois le vertige chez Armleder, pour qui le processus d’incorporation et de récupération est toujours l’endroit d’une dépossession joyeuse, d’une remise en jeu de tout, de rien et surtout de n’importe quoi.

« On me reproche parfois mon manque de hiérarchie. Ce serait amoral de mettre tout sur le même plan. Si tout se vaut, rien ne vaut… Je pense au contraire que c’est donner énormément de valeur au monde que de voir de la valeur dans tout. Tout nous transforme et tout se tient. Mes aventures médicales me l’ont confirmé. Vivre ou mourir, ce n’est pas une grande affaire. Les deux font partie du récit.»

Stéphanie Moisdon, commissaire de l’exposition

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