Renaud Jerez

Renaud Jerez, vue d’exposition, Institute of Contemporary Art, Miami, 2016 © Fredrik Nilsen Studio

Spécifiquement conçues pour L’Almanach 18, les nouvelles peintures de Renaud Jerez s’articulent linéairement avec l’architecture de l’espace du Consortium. Ces tableaux de grands formats identiques, que Jerez qualifie de « matérialistes, maniaques et dépressifs », aussi atones que monochromes (bleu, blanc, rose), ont à la fois la texture de la toile industrielle, des glacis d’huile de lin, et la sécheresse de l’acrylique diluée. Dans leur homogénéité globale, on perçoit quelques touches impressionnistes, à la manière des Nymphéas, mais aussi et paradoxalement tout un système géométrique et symétrique, des perspectives écrasées qui relèvent de la rigidité mécanique d’une grille. Il s’agit pour l’artiste de « peintures figuratives extrêmes », comme on parlerait de sports « extrêmes », qui trouvent littéralement leur source dans le célèbre personnage de Gotlib, Superdupont, parodie de super héros, peintre héroïque et nu. À cette référence prosaïque, s’ajoute un style de représentation objectif, voire naïf, des gestes picturaux qui viennent en excès, qui contribuent à produire une représentation pixellisée, atomisée et qui renvoie à l’hétérogénéité d’autres œuvres contemporaines associées théoriquement au non mouvement de la provisional painting.
Au centre de cette composition se trouve une sculpture figurative, en position de promeneur, poupée sombre et comique, entre le cyborg, le clochard et le monstre.
L’installation que conçoit Jerez pour Almanach renvoie plus globalement aux mondes qu’il fabrique depuis une dizaine d’années, où se joue à chaque fois une dramaturgie dépressive, drôle, étrange et discordante ; paysages composés des fictions en ruine et des théories en crise, où s’entrechoquent le corporel, l’artefactuel, le visuel et le virtuel.
Un monde comme un “miroir noir“, pour reprendre le titre d’une de ses récentes expositions, qui pose moins la question de l’humain que celle de l’humanité de la chose. Ainsi les sculptures bricolées, dégradées, effondrées, qui l’ont fait connaître, ne sont pas tant des visions futuristes, ni même des incarnations dystopiques, que de nouvelles créatures de l’interstice, qui regardent la structure, l’architecture, l’exposition, la ville, et l’art aussi, parfois. On a souvent rattaché par facilité Renaud Jerez à une génération dite « post Internet », à laquelle on pourrait facilement s’identifier, dans laquelle on pourrait projeter une alternative esthétique et politique. Le travail de Jerez ne se résout pas à la technoculture, mais pose avec une certaine inquiétude la question de la (re)production et de la construction de ces choses, de leur déterminisme. À la question de la représentation et de l’irreprésentable, une autre interrogation lui a succédé qui est celle du « comment articuler », les parties et l’ensemble, le contingent et le mutant? Comment diffracter et articuler ?

—Stéphanie Moisdon