Le choix des femmes

17 novembre 1990 – 12 janvier 1991

37 rue de Longvic 21000 Dijon

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Choisies par Eric Colliard
Hanne Darboven, Gretchen Faust, Aimee Morgana, Julie Wachtel.

Choisies par René Denizot
Kate Blacker, Isa Genzken, Ann Veronica Janssens, Marthe Very.

Choisies par Xavier Douroux
Laurie Parsons, Ilona Ruegg, Jessica Stockholder, Hannah Villiger.

Choisies par Franck Gautherot
Judith Barry, Astrid Klein, Marylène Négro, Julia Scher.

Choisies par Bernard Marcadé
Annette Messager, Cindy Sherman, Françoise Vergier, Rosemarie Trockel.

 

Eric Colliard

Faire le bon choix (en politique, voter en conformité avec le désir de la majorité au pouvoir) n’est pas forcément bien choisir.

N’exagérons pas. Il s’agit d’une exposition, et d’art contemporain qui plus est. Alors ne demandons pas à l’art plus qu’il ne peut donner : des œuvres.

Y aurait-il autant d’étrangeté, voire d’exotisme à exposer uniquement des artistes femmes que des australiens sableurs ?

Le sexe (la différence de) n’est pas le thème ou l’objet de l’exposition, c’est la condition préalable d’un choix.

Le choix des femmes est une exposition subjective, qui met en avant la relation entre le sujet et l’œuvre et la nature de la perception que l’on en a.

Le choix des femmes déclenche a priori des réactions parfois violentes. On doit donc nécessairement s’expliquer sur le principe de l’exposition. Pour moi c’est le terme de choix qui est à définir. Qui choisit ? Comment et pourquoi ? Un choix, pour une exposition de groupe, n’est-il pas toujours déterminé par des raisons extérieures à l’œuvre d’art ? Le choix des femmes n’est-il pas la représentation radicalisée, donc exagérée, caricaturée, de l’organisateur(trice) d’exposition ?

Et la femme dans tout ça ?

Et l’art dans tout ceci ?

 

René Denizot, B.A. – B.A.

1. Le choix des femmes dit l’évidence d’un choix. A ce titre s’expose le choix d’une exposition. Choix des femmes et non exposition de femmes. Il n’est d’exposition, quel qu’en soit l’auteur ou le fauteur, que de ce qui se risque, à être, à faire à tout le moins, œuvre d’apparition ou de disparition. Exposition : position hors de soi, au seuil critique d’une position « ex », soumise à l’empire de l’Art, à l’image de la Femme, mais aussi démise des fonctions de représentation qu’impose l’idéologie. Le choix ne s’adresse pas à l’Art dont les jeux sont faits, mais à travers les artistes nécessaires à un travail d’exposition, à des êtres vivants : des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

2. Genèse d’une exposition : cinq hommes invitent chacun quatre femmes. Ils n’exposent pas des femmes. Ils les invitent, en temps et lieux donnés, à exposer un travail de leur choix. Au choix des femmes répond le choix d’œuvres exposées. La valeur de ce choix, sa pertinence, son à-propos, engagent les hommes non moins que les femmes, ceux qui se risquent, organisateurs, artistes, spectateurs, à la rencontre d’œuvres dont ils ne peuvent juger, contre tout préjugé — sexiste, raciste, historiciste… —, qu’au présent.

3. Ici et maintenant : s’il est sans préjugé, le choix n’est pas sans conditions. Nous ne choisissons pas l’Art. Tout est Art. Nous sommes faits. Nous sommes tous devenus des « hommes de l’Art ». Le choix des femmes répond d’un désir dont l’attraction élémentaire distingue et rassemble sous des lois planétaires, auxquelles l’Art lui-même est soumis, le nécessaire partage des vivants et des morts entre mort et vif. Former des couples, reproduire l’espèce : effets de l’Art, répétition biologique de l’idéologie. Le désir qui appelle un choix est plus terre à terre. Il tente ici et maintenant, entre hommes et femmes, de donner corps à l’inattendu : ni homme ni femme, ni ange ni démon, ni chair ni poisson, mais non moins étrangement l’effraction d’une œuvre.

 

Xavier Douroux

Beaucoup s’accordent à relever la montée en puissance des femmes au cœur du dispositif marchand de l’art contemporain (galeries du premier et du second marché, courtiers et commissaires-priseurs…).

Bien peu souhaitent insister sur l’évidente présence féminine parmi les artistes les plus féconds de ces dernières années ou à l’inverse, sur le peu de place que les commissaires d’exposition et autres « curators » laissent aux femmes organisatrices. Retenir prioritairement des critères artistiques doit-il nous conduire à occulter cette dimension revendiquée un temps (pas si lointain) comme enjeu majeur du combat pour l’affirmation de l’identité féminine ?

En l’occurrence, constater c’est déjà aller au-delà du constat et comment traduire la force de cette situation autrement qu’en termes de choix (au moment où d’autres, et Thierry de Duve, s’emploient pour leur part à réhabiliter le jugement en matière d’art)…

 

Franck Gautherot

Que nos goûts se reflètent dans nos choix. Mais que nos choix se situent aussi en écart à notre panthéon habituel, par une liberté que le contexte permet (le permet-il ?).

Qu’il faille dire que nos désirs d’exposition s’accordent de nos envies de paradoxes.

Qu’il y ait une mixité contrôlée.

Et qu’il existe au moins un spectateur, ne sachant rien, qui ne voie que des œuvres d’aspects et de propos différents, quand tous les autres sauront d’emblée ces faits de femmes en exposition.

Du désir de l’exposition à l’exposition d’un désir, il y a l’habituel intervalle de nos incertitudes, quand finalement, nous ne sommes que des praticiens empiriques, sachant parfois user de flair (et le flair paie).

Un peu chefs du protocole aussi, mais de ceux qui n’ont de l’étiquette que le souci de sa lisibilité.

Les opérations reposaient essentiellement sur l’aptitude qu’avaient ces femmes de percevoir, hors du temps et de l’espace, le rapport réel des choses entre elles, et sur le pouvoir qu’elles avaient de réconforter spécifiquement et de raffermir l’assise essentielle de l’âme chez autrui, la doutant ainsi d’une vertu capable à son tour de régénérer, non seulement, le corps, mais la vie tout entière de l’intéressé.

À Delphine Seyrig

 

Bernard Marcadé, Dix arguments pour une exposition

1. Il est aujourd’hui une manière d’angélisme généralisé qui fait, qu’après les méfaits exercés par une dialectique exclusivement alimentée aux systèmes d’opposition, il est de bonne guerre de placer la pensée dans une perspective, sinon neutre, du moins comme hors tension.

2. Soit, les vieux couples de la pensée occidentale : l’intelligible et le sensible, le modèle et la copie, la forme et la matière… Soit encore : l’entendement et la sensibilité, le concept et l’image, l’art et la technique… Ou encore, plus près de nous : Culture et Nature, Symbolique et Imaginaire… Même si elles ne sont pas directement issues ou produites par le champ strictement esthétique, ces oppositions métaphysiques participent, à des degrés divers, du langage de l’art et de l’esthétique.

3. Au cœur de leurs déploiements et de leurs épanchements respectifs, au sein de leurs ébats et de leurs combats réciproques, toutes ces oppositions laissent entrevoir une dimension délibérément conflictuelle qui, le plus souvent s’ignore comme telle.

4. – Ferdinand (J.-P. Belmondo) : « Avec toi, on peut pas avoir de conversation. T’as jamais d’idées, toujours des sentiments.

– Marianne (Anna Karina) : Mais c’est pas vrai. Y’a des idées dans les sentiments ».

J.-L. Godard, Pierrot le Fou.

5. L’esthétique, comme l’érotique, est fille de l’éristique. Les catégories esthétiques proprement dites (matières/forme, Techné/Physis, peinture/dessin…) sont, plus que toutes autres, marquées au sceau de la différence sexuelle.

6. La pensée, en tant qu’elle est traditionnellement liée à la clarté et à la distinction des énoncés, est impuissante à rendre compte des flux et des écoulements, des pertes et des suintements, des épanchements et des évanescences, des évaporations et des transparences.

7. « – Et par où donc, ventre-saint-gris ! s’écria Monogul, parleront-elles donc ?

– Par la partie la plus franche qui soit en elles. » D. Diderot, Les Bijoux indiscrets.

8. « Dans masculin, il y a masque et cul. Et dans féminin, il n’y a rien ». J.-L. Godard.

9. « – Tu sais, on parle toujours de la violence du fleuve qui déborde sur les rivages, mais on ne parle jamais de la violence des rivages qui enserrent le fleuve.

– Qu’est-ce que ça fait ?

– Eh bien, ça me fait admettre la violence. » J.-L. Godard, Numéro 2.

10. Homme et femme. Être et devenir. Être humain et devenir femme.

« Une femme a à devenir — femme, mais dans un devenir — femme de l’homme tout entier. » G. Deleuze.

[1998, inédit]

 

Eric Troncy, Oui, men

Les années quatre-vingt dix ont essaimé les expositions thématiques : parmi elles, curieusement, s’est imposé – entre autres – le sujet du féminisme. La mode (car c’est bien de cela qu’il s’agit) est venue en Europe depuis les États-Unis, elle a suivi l’itinéraire de randonnée du politically correct, qui dans toute relation sociale pose le soupçon en règle préliminaire. En France, l’exposition présentée au Centre national d’art contemporain Le Magasin, à Grenoble, intitulée sans grâce Vraiment féminisme et Art, organisée en 1996 par Laura Cottingham, une américaine, a marqué le point culminant de cette petite ascension.

Les expositions « à propos du féminisme », comme toutes les expositions thématiques de cet ordre (les minorités raciales, politiques, les obédiences sexuelles, les causes petites ou grandes et leur gestion politique, etc.), déclinent l’idée selon laquelle l’art pourrait sinon résoudre du moins exposer les questions de société, et ce de manière frontale, entre documentaire et revendication, sans forcément de distance critique, sans obligatoirement de transcendance formelle.

A sa façon, Le choix des femmes, montré en 1990 au Consortium, prenait les devants en répondant à côté de la question qui n’était pas encore publiquement posée. S’adjoignant le renfort de deux acolytes de sexe masculin (Bernard Marcadé, René Denizot), les trois directeurs du Consortium de l’époque inventèrent une formule où chacun invitait cinq

artistes qui, précisément, étaient des femmes. Du « choix des femmes » il n’était pas véritablement question, mais plutôt (pour beaucoup) de celui des hommes de choisir des femmes. Une histoire bancale en somme, sapant par la distanciation les questions qui étaient censées présider au stratagème, comme celles qui allaient survenir ensuite.

Personne ne pouvait supposer que l’époque accoucherait des « Guérilla Girls », un commando de filles à ne pas prendre avec des pincettes, beuglant là où c’est possible d’ahurissants pourcentages d’artistes de sexe féminin dans les acquisitions et les expositions temporaires des collections publiques américaines. Un accouchement succédant probablement à l’insémination artificielle d’un problème que, pour le retourner dans tous les sens, on ne se résout pas à trouver séminal. S’interroge-t-on réellement sur le pourcentage de femmes dentistes, ou conduisant une Twingo, et que faire du résultat ? Sûrement pas une pétition, encore moins une œuvre.

À la vérité, le résultat du Choix des femmes fut décevant pour l’observateur militant et rien dans l’exposition d’œuvres d’« artistes femmes » ne semblait différer de ce qu’aurait été l’exposition d’« artistes hommes », pas plus que celle d’« artistes unijambistes », ou « artistes dont le nom comprend sept lettres commençant par un N ». On n’en voyait que mieux, le mécanisme pervers de désignation des artistes : le choix des hommes.

Qu’attendait-on de voir en vérité ? Des œuvres « féminines » probablement, objectivant cette caractéristique au bout du compte aussi subjective que celle qui fait dire aujourd’hui à Philippe Starck que tous les objets quotidiens produits jusqu’à aujourd’hui sont de sexe masculin et que l’heure est venue d’inventer des objets quotidiens féminins. Oui, peut-être, les œuvres de Françoise Vergier révèlent quelques accents féminins. Mais que dire de celles de Marthe Wéry ? Un homme n’eut-il pas fait le travail de Laurie Parsons ? Celui de Gloria Friedmann, de Kate Blacker — dont à l’époque l’Académie Française ne songeait pas encore à appeler la profession « sculpteuse » ? En ne souscrivant pas au recours à un thème, tout en affirmant le choix d’artistes de sexe féminin, l’exposition tenait finalement un discours particulièrement violent et, pourquoi pas, à sa manière, militant. Elle ne présupposait rien tout en désignant les présuppositions des commentateurs.

Le choix des femmes, c’est ce que l’on peut en dire, fut une exposition ordinaire.

Au bout du compte, que demandait avant tout cette exposition sinon d’être jugée sur la qualité des œuvres proposées ? Celle-ci fut, il semble m’en souvenir, moyenne, c’est-à-dire pas si mal.

 

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