Matthew Lutz-Kinoy

3 février – 20 mai 2018

37 rue de Longvic, 21000 Dijon


Commissariat : Stéphanie Moisdon
Remerciements : Freedman Fitzpatrick, Los Angeles & Paris ; Mendes Wood DM, Sao Paulo & Bruxelles & New York

À l’origine de ce vaste dispositif de peintures et céramiques réalisé par Matthew Lutz-Kinoy pour Le Consortium, il y a le souvenir vivant des salles dédiées au peintre François Boucher dans le musée de la collection Frick à New York : une série de panneaux muraux représentant des enfants effectuant des tâches pour adultes. Des putti joufflus et moqueurs, à la carnation nacrée qui évoluent dans un chromatisme riche et des tonalités aussi raffinées que scandaleuses. Se dégagent de ces salles, un air de boudoir, un érotisme désinvolte, la tentation du décoratif et le goût de ce xviiie siècle pour l’exotisme, tout un bric-à-brac de tapis et céramiques. Où le blond, le bleu, le rose et l’orange se fondent agréablement. On reprochera alors au peintre du rococo cette extravagance frivole : tant de légèreté, tant de facilités ! Boucher incarne encore aujourd’hui, plusieurs siècles après la révolution, une dégradation des valeurs de l’art et du politique, son art s’engageant dans une zone douteuse, débarrassée de toutes notions de conflits. Mais ce qui retient surtout l’attention de Matthew Lutz-Kinoy, c’est la manière dont les tableaux remplissent les boiseries chantournées du salon. La peinture prise dans une totalité, un champ dessiné et couturé par le paysage de cet espace intérieur.

Les toiles, qui recouvrent et découpent en grands segments la salle du Consortium, intègrent et transforment les images rocailles mouillées de Boucher, elles les débordent, avec des effets d’effacement plus que d’enfouissement. Elles débordent les sujets et les corps, la nature et son ordre, pour inventer, par stratification, une structure comme un réseau labyrinthique, un schéma ou un système ; plutôt une image liquide qu’un paysage, une perception liquide et non gazeuse, capable d’exprimer la fluidité des choses et le mouvement immatériel qui emporte la figure.

C’est à partir de ces mouvements, de ces effets de bordure, de cadre et de montage, que Matthew Lutz-Kinoy réalise un espace fait de tous les autres, une hétérotopie en quelque sorte, un découpage du temps, qui aurait le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs emplacements, un théâtre qui fait se succéder dans le rectangle de la galerie toute une série de lieux étrangers les uns aux autres ; ainsi, à la représentation résiduelle et fragmentaire des peintures de Boucher s’ajoutent des images parcellaires et agrandies des plans de jardin du Château Bellevue, tout un système de lignes et de courbes qui structurent l’ensemble et renvoient au langage, aux archives, à la valeur à la fois symbolique et documentaire de l’ensemble.

Le jardin est la figure la plus ancienne des hétérotopies, c’est la plus petite parcelle et la totalité du monde. Le jardin est comme l’ombilic, le nombril du monde en son milieu. C’est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique, et le tapis, est aussi une sorte de jardin mobile à travers l’espace. Les céramiques anthropomorphiques disposées à la surface des tatamis composent ce jardin mobile, sont autant de vaisseaux corporels qui interagissent avec la totalité du paysage.

L’idée de tout accumuler, l’idée de constituer une sorte d’archive générale, la volonté d’enfermer dans un lieu clos les espaces extérieurs, les temps et les époques, les formes et les goûts, l’idée de constituer un lieu de tous les temps qui soit lui-même hors du temps, le projet d’organiser ainsi une sorte d’accumulation perpétuelle et indéfinie du temps dans un lieu qui ne bougerait pas, et bien, tout cela appartient à notre modernité. C’est-à-dire à la question politique des genres et des identités, à leur transformation.

Stéphanie Moisdon

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