Niele Toroni

8 juin – 11 août 1990

16 rue Quentin 21000 Dijon

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Conversation avec Niele Toroni

Xavier Douroux : À quoi correspond ce parti-pris de ne montrer que des œuvres sur toiles, sans intervention murale, et qui plus est, que des œuvres déjà présentées avant dans d’autres expositions…

Niele Toroni : Je ne parlerai pas de parti-pris. C’était pour moi une possibilité (parmi d’autres) de « faire » une exposition au Consortium. Une idée que je pensai réaliser. Les dates, le moment de l’exposition par rapport à la précédente et à la successive, l’espace du Consortium et les possibilités qu’il offre, bref toutes ces choses ont fait que l’exposition est ce qu’elle est. J’ajouterai immodestement que je l’ai trouvée réussi ! Mais il ne faut jamais se figer : une exposition peut en cacher une autre.

X. D. : Toutes les toiles de l’exposition sont de format carré. À l’opposé, ton travail de peinture a pu prendre pour support des rouleaux de toile cirée, dans lesquels tu peux « tailler » : n’y a-t-il pas un danger de voir certains assimiler cette possibilité au principe de « peinture au mètre » développé et illustré par Pino Galizio…

N. T. : D’abord je reprendrai ce que j’ai dit dans le catalogue du Kunstverein de Stuttgart : « Je travaillais alors le vendredi soir et le samedi dans les couloirs d’un institut médico-pédagogique ; le lundi matin la peinture étant sèche, je roulais les toiles cirées et j’emportais sous le bras 15 à 20 mètres de peinture, que je pouvais ensuite découper selon les besoins. Ce qui m’intéressais déjà à l’époque, c’était de travailler en « remplissant » systématiquement la surface donnée, sans chercher, en refusant même l’idée d’un format idéal. Je pense toujours qu’il n’y a pas plus de format idéal que de chef d’œuvre : il y a un « tout de travail » dont on voit des parties, des coupures. Les peintures sur toile cirée posaient déjà la question de la visibilité de la peinture : la « pièce » était visible et son format déterminé par le lieu où le rouleau était présentée. »

Rien à voir donc avec la peinture au mètre ; absurde même de penser qu’on pourrait couper une empreinte de pinceau n° 50 en deux ! Et oui, la peinture impose des contraintes, les siennes, à respecter, et vu que je ne suis pas artiste (mais banalement peintre) je les respecte.

X. D. : On peut dire de la pièce avec les empreintes noires qu’elle inclut son mode de présentation et n’offre qu’une configuration possible. La pièce verte est quant à elle « déterminée » par les règles d’un dispositif d’accrochage pré-établi autorisant toutefois des mises en œuvre différentes. Quant à la pièce comportant 25 toiles, elle semble jouer comme réserve pour des présentations variées. Pour ce dernier travail, il semble que tu n’aies pas choisi de le montrer au Consortium parce que tu savais que l’enfilade de trois salles pouvait offrir

25 murs : c’est après avoir commencé la répartition des toiles (une par mur) que tu t’es aperçu que la dernière allait être sur le dernier mur ; mais si on ne peut te soupçonner de manipulation en vue de faire correspondre nombre de murs et nombre de toiles, on peut quand même s’interroger sur ce que nous appellerons insidieusement ta « définition du mur » puisque certaines toiles sont accrochées sur des plans qui sont plus les parois d’un passage qu’à proprement parlé les murs d’une salle…

N. T. : Je n’ai pas de « définition du mur », surtout pour les lieux dits artistiques (galeries, musées…) ou le terme mur recouvre n’importe quoi : pierre, carton, bois, panneau mobile, bref toute surface verticale permettant souvent d’ajouter quelques mètres carrés de cimaises pour que ces chers artistes en montrent un peu plus.

Mon idée étant de montrer dans l’espace choisi au Consortium le travail/peinture constitué de 25 toiles de 1m x1m, il s’agissait donc d’accrocher systématiquement une toile sur chaque « mur » (de salle, de passage) ayant une dimension permettant l’accrochage. J’avais prévu de laisser les éventuelles toiles restantes (non accrochées) dans la caisse où elles « habitent » habituellement, placées dans la dernière salle, près de la sortie allant aux réserves. Le hasard a voulu que quand je suis venu et que j’ai compté les « murs » (surfaces) disponibles se prêtant au jeu, il s’en est trouvé 25. Vous avez vu, avec moi, que je n’ai rien manipulé : ni ajouté, ni enlevé des éléments de votre construction.

Et la présentation se terminant sur quelques toiles dans leur caisse reste à faire. Tant mieux pour moi, encore une de possible ! Ce sera la 7e présentation, celle-là ou une autre, en tout cas une nouvelle possibilité de voir la pièce, parce que encore une fois, non la présentation idéale et unique, mais une présentation déterminée par les contraintes de la pièce et les contraintes du lieu. Une lisibilité nouvelle et autre.

Toujours peut-être cette problématique tournant autour « d’un tout de différence » et qui m’intéresse encore.

X. D. : Si la présence des tableaux est dans l’exposition le signe normal d’une affirmation de la peinture, l’accrochage lui n’avait rien de « classique ». Que faut-il penser de cette différence ?

N. T. : Il n’y a rien à en penser. Il fallait voir. Certains ont vu : une présentation de tableaux dont l’accrochage avait été déterminé : par le choix de présentation (25 toiles) – par la dimension et les possibilités offertes par l’espace du Consortium (toile de 8×2 m noires) – par les données intrinsèques du travail et l’espace disponible (toile de 6×2 m + toiles de 2×2 m). Une exposition « faite comme ça ». Rien de plus (il m’est arrivé d’accrocher aussi « classiquement » à hauteur de l’œil. Cela me fait toujours rire de penser au nain visitant une expo accrochée, au nom de l’objectivité, à hauteur d’œil…)

X. D. : Tu l’as déjà exprimé clairement sur ton rapport de méfiance… au subjectif, mais n’est-il pas du même ordre vis-à-vis de critères dits objectifs auxquels devrait se soumettre le travail et son mode de visualisation ?

N. T. : Il ne s’agit pas du tout de méfiance. Comme je l’ai déjà écrit, je ne refuse pas ma subjectivité. Au contraire. Mais elle doit rester subjective.

Quant aux critères dits objectifs (comme vous le précisez si bien) ils ne le sont trop souvent que par rapport à l’artiste et aux nécessités imposées par sa production. Pour que la « chose », (les choses) produite(s), trop souvent reproduite(s), qui n’offre pas d’intérêts en elle-même ou plus d’intérêt car déjà digérée par exemple depuis Picabia ou Duchamp, puisse redevenir œuvre d’art du moment (dans le vent) grâce à la présentation et au discours accolé. C’est vrai que même la présentation pseudo objective de choses sans intérêt, ne m’intéresse pas.

Les chaudières des musées et autres lieux culturels ne m’intéressent pas plus que les différentes vues du Sacré Cœur que font les peintres montmartrois. Et la présentation n’y change rien, le discours non plus.

X. D. : De plus en plus tu associes le fait pictural au faire.

N. T. : Je prends le mot peinture au pied de la lettre : ce qui est fait (réalisé) avec de la « matière peinture ».

À tort ou à raison (mais c’est strictement mon problème) c’est la seule chose qui m’intéresse et qu’il m’intéresse encore d’essayer de faire.

Il me paraît évident que si on emploie comme moyen la photographie on peut sûrement faire des choses intéressantes mais pas de peinture, même problème si on emploie par exemple des fleurs : on fera peut-être un nouveau beau jardin botanique mais pas de peinture. Mais il est tout aussi évident que l’emploi de moyens picturaux ne suffit pas non plus à faire de la peinture : de nombreuses expositions le démontrent tous les jours.

X. D. : Au Consortium, les trois pièces insistant sur la continuité : la rouge, de murs à murs pour créer un véritable labyrinthe de peinture ; la verte avec un positionnement du tableau isolé par rapport aux trois autres jointifs déduit de la logique des intervalles fixes entre les empreintes ; la noire avec une continuité tempérée (et non plus uniquement spatiale) à travers le déplacement de l’atelier au lieu d’exposition dont témoigne la présentation sur cales des quatre toiles.

N. T. : Bonne remarque mais je n’ai pas spécialement pensé à toutes ces choses. Je préciserai par contre, que les 25 toiles ne sont pas rouge mais orange minium : j’y tiens.

 

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