On Kawara & Alberto Giacometti Conscience

20 avril – 2 juin 1990

16 rue Quentin 21000 Dijon

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L’idée de cette exposition vient d’On Kawara lui-même. Après avoir quitté le Japon en 1958 il est resté plusieurs mois à Paris où pour la première fois, il connut les sculptures de l’artiste. Depuis 1965 On Kawara vit à New York. Il a peint sa première date painting le 4 janvier 1966.

Le fait qu’il se soit décidé à faire ce rapprochement alors qu’il a atteint presque l’âge de soixante ans prouve son extraordinaire modestie. Une autre explication me semble improbable, car l’exposition fut un événement sensationnel et ne pouvait être tout simplement le fruit d’une inspiration spontanée. J’imagine qu’On Kawara avait depuis de nombreuses années l’idée de cette exposition en lui. Qu’elle ait eu lieu à Dijon et non au Museum of Modern Art de New York où finalement elle aurait dû se trouver, témoigne d’une grande confiance envers Le Consortium. L’événement tenait au fait que, pour la première fois, le temps et l’espace réunissant la pensée occidentale et la pensée orientale ont trouvé à s’exprimer au sein d’une telle polarisation.

On Kawara est japonais et peintre. Une fois à New York, de nombreuses années après avoir quitté son pays, il a pu créer une œuvre que jusqu’à maintenant ni un japonais ni aucun artiste d’Extrême-Orient n’a été capable de réaliser. On Kawara a réussi à donner à la pensée japonaise une forme contemporaine et productive pour l’Occident. Il convient à présent d’élargir quelque peu mon propos : dans la religion judéo-chrétienne Dieu a créé le monde. Dans la religion chrétienne le monde possède une finalité (Apocalypse). Pour le japonais le monde n’a ni commencement ni fin, il a toujours existé, il est intemporel. Dans un monde sans commencement ni fin seul le présent peut compter. Mais le présent est sans passé et l’avenir indéfinissable. De même que pour la création du monde le passé et le futur ne montrent pas d’ancrage dans la métaphysique, c’est l’expérience personnelle du passé et du futur par rapport au présent qui compte. C’est pourquoi au cours des cinq premières années (à partir de 1966) On Kawara n’a pas vendu une seule date painting alors que galeristes et marchands faisaient la queue. Pour lui il était essentiel de vérifier s’il était capable d’étendre le présent, ainsi qu’il le faisait dans les date paintings, à ses propres passé et futur. Le présent au sens où la date (jour, mois, année) dans le tableau correspond à celle à laquelle il a été peint. Puisque Dieu a créé le monde nous sommes condamnés à la créativité. Le supplice du Fils annonce l’Apocalypse (finalité). La pensée judéo-chrétienne a engendré une Individualité individuelle, la pensée japonaise connaît seulement une Individualité collective. Il en résulte que nous connaissons une créativité individuelle, alors que la pensée japonaise s’exprime à travers une créativité collective. Si nous considérons la rétrospective d’un artiste occidental nous voyons comment son style change, comment lui-même cherche, souffre, trouve, comment il vieillit, mûrit, peut-être se dessèche. Si nous considérons une rétrospective d’On Kawara nous voyons comment nous vieillissons nous-mêmes, comme si l’on se rencontrait dans un miroir, dans cette image reflétée de la tasse de thé de la légende au fond de laquelle apparaît une image effroyablement différente de nous-mêmes. La créativité d’On Kawara est à notre créativité occidentale ce que le sourire du Bouddha replet est au crucifié. On Kawara est peintre. Il réalise ses tableaux sans aucune aide technique. Seule la main le guide. La peinture d’une date painting est l’œuvre d’un jour. Une icône de ce monde. C’est la réponse contemporaine à l’artiste bouddhiste-zen qui pour repousser la limite de la perfection, dessine avec la plume, au cours du rite journalier, le même motif anecdotique. La décision d’exprimer le présent par une date, signifie qu’une journée définit son plus grand dénominateur commun. La date contient le monde, le monde entier en une journée ! L’artiste occidental crée avec chaque œuvre obtenue péniblement une partie du monde. L’artiste bouddhiste-zen se concentre durant des heures, pour esquisser en quelques secondes le motif. On Kawara est comme le bouddha souriant qui avec une sérénité tendue laisse glisser à travers ses doigts l’instant cosmique d’une journée. Conforme à l’individualité et à la créativité collective. Japonais il n’a rien inventé, il a trouvé quelque chose. Le temps condensé dans l’instant de la journée quotidienne et cosmique, se déverse dans l’intemporel.

À présent, considérons Alberto Giacometti. Il a condensé le temps et l’espace de telle façon qu’ils se confondent. Essayons de représenter cela en image : l’espace ne contient nul temps et le temps ne mesure nul espace. Les deux font un. Si effectivement cela se vérifie chez Giacometti c’est que les mouvements et le repos intérieur de ses figures agissent comme une mémoire en dehors de l’espace et du temps : ses sculptures ne sont pas figées ou immobilisées dans le temps ; ce sont des condensés spatio-temporels extrêmes, qui accomplissent le rituel gestuel et plastique de ce qui les a marqué jadis. Et pourtant : elles ne sont pas imaginaires, elles s’animent et se tiennent dans l’impitoyable aspiration du temps et de l’espace comme le signe d’elles-mêmes. En dehors de l’espace et du temps elles incarnent un présent intemporel, un moment d’une immense pesanteur et néanmoins léger pareil au mouvement d’un battement d’ailes.
Ce que Giacometti par un laborieux processus de perception a capté dans le présent et il s’agit de ce présent quotidien – « c’est l’espace qu’on creuse pour construire l’objet et à son tour l’objet crée un espace. C’est l’espace même qui est entre le sujet et le sculpteur » – Kawara le saisit à l’intérieur d’une date, 24 heures, une particule cosmique que Meurseault dans L’Étranger de Camus n’a pas su supporter.
On Kawara a intitulé cette exposition Conscience. Conscience de quoi ? Je pense à la conscience de deux principes de créativité entièrement différents.

Jean-Christophe Ammann, Conscience : On Kawara – Alberto Giacometti, in Kunstbulletin, 1990

 

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