Rachel Feinstein Tropical Rodeo

28 octobre — 14 janvier 2006

16 rue Quentin 21000 Dijon

Un sourire de Toon déchire à l’horizontale le visage serti d’une cascade de cheveux ondulés qui font d’elle une sorte de compromis entre une Vénus de Boticelli et un personnage de Walt Disney.

Sur les photographies réalisées par Juergen Teller pour la récente campagne de publicité de Marc Jacobs, Rachel Feinstein n’est pas avare de ce sourire vorace et franc qui dit aussi beaucoup de son travail d’artiste : démesure et générosité. Rien, bien sûr, ne justifierait qu’on s’attarde ici sur son physique d’exception s’il n’était au cœur même de sa carrière d’artiste — pas toujours pour le meilleur.

À moins de 35 ans, Feinstein est aujourd’hui une de ces stars New-Yorkaises que Paris n’a pas encore découvert, mais qui, dès que le conformisme français aura baissé les armes, disposera sans nul doute d’une place de choix sous les projecteurs — et aux cimaises des musées. Son irrésistible ascension américaine n’aura pas été sans embûche : ce physique, toujours, lui vaudra les sarcasmes de la redoutable critique d’art du New York Times, ironisant en 2000 à propos des « BIT », les « Beautiful Young Things » (les belles petites choses) — un terme qui rappelait avec impertinence les « YBA » (Young British Artists) apparus à Londres dix années plus tôt — des jeunes filles plutôt élégantes qui posaient volontiers pour des magazines de modes et, aussi, étaient artistes.

Feinstein n’a jamais voulu mettre de côté sa féminité ni son amour immodéré des vêtements pour être reconnue comme artiste : une attitude que Sylvie Fleury avait initiée dix années plus tôt et qui l’a longtemps, elle aussi, éloignée de la confiance des prescripteurs en matière d’art contemporain.

Le côté « salopette couverte de taches de peinture », très peu pour elle, de même que l’austérité presque macho qui sied si bien aux grandes intellectuelles de l’art 80’S. Il ne faut y voir aucune stratégie : son œuvre aussi est ainsi, à rebours des convenances. On y chercherait en vain la moindre trace de critique sociale, de commentaire direct sur le monde, et pour tout dire on y chercherait aussi sans succès la moindre trace de ce minimalisme si élégant qui fait encore les beaux jours de tant d’artistes de sa génération. Encore que… certaines de ses sculptures extrêmement baroques et sophistiquées, à mi-chemin de la pâtisserie d’apparat et des volutes dorées de l’architecture baroques, savent parfois rester « presque » monochromes, et blanches, apportant un peu de repos dans leurs grandes compositions où trônent licornes, escaliers en spirales s’élançant vers des cieux étoilés, ou fausse végétation.

Son physique, encore, n’est pas étranger à son union avec le peintre américain John Currin, qui avoue que, avant de devenir « officiellement » sa muse, Rachel était « inconsciemment » son modèle avant même qu’il ne la connaisse. Trois semaines après leur rencontre, il la demandait en mariage (elle le fit attendre jusqu’en 1998), et ses toiles aujourd’hui encore (des portraits où se télescopent joyeusement diverses influences de la peinture française classique, au premier rang desquelles celle de Fragonard) déclinent plus ou moins franchement le visage de Rachel.

Elle est née à Miami, où elle grandit très près de Disneyland dont son œuvre garde la trace festive et indélébile. Elle fit quelques apparitions discrètes dans deux épisodes de la série Miami Vice, figurait adolescente sur les listings mannequins de l’agence Elite, étudia la religion et la philosophie à l’Université de Columbia, mais décida d’être artiste. À New York, tandis qu’elle mettait en forme les premiers éléments de son vocabulaire plastique, Rachel travaille comme réceptionniste à la galerie Marianne Boesky, mais c’est le galeriste londonien Tommaso Corvi-Mora qui, le premier, souhaita exposer ses grands assemblages hâtifs et spontanés de formes hétérogènes.

Marianne Boesky aussi voulut l’exposer. « C’est trop bizarre ! Vous êtes ma patronne, c’est impossible » déclara Rachel qui se vit répondre « Parfait ! Vous êtes virée ! Maintenant montrez-moi votre travail. »

La dimension romanesque de son parcours en forme de succès story ne saurait en effet occulter la réelle singularité de l’œuvre de Rachel Feinstein, qui a, d’ailleurs, un peu radicalisé sa méthode de travail. Ses sculptures, toujours aussi fièrement baroques, sont désormais plus minutieusement produites. Elle travaille avec acharnement, produit une dizaine de sculptures par an, dans le grand atelier qui jouxte son domicile et l’atelier de son époux. Elle travaille seule des matériaux hétéroclites (plâtre, velours, bois, miroirs, tissus, etc), ne voulant déléguer à personne la fabrication de ses œuvres où l’on retrouve la dimension fantasmatique et surréaliste de celles de Jeff Koons, mais pas le bataillon d’assistants que le seigneur de l’art américain emploie. « I think the more people you get involved in the process, the more you lose. A lot of artists, when they become successful start factories for their work and lose what made them famous to begin with, I’ve noticed that a lot of women artists work in highs and lows while male artists like my husband John [Currin] work every day. They do a little thing every day, whereas I’m like I’m a complete drug addict with this crazy, volcanic work load and then 1’11 be really sedentary. John will actually start a painting thinking if is going to be this mood and he’ll listen to Britney Spears because the woman’s going to be 15. But 1 really have no idea what I’rn doing when, 1 start a piece ; two years later l’Il figure it out, 1’11 realise what 1 was trying to do. 1 look through books for ideas, weird books, weird images always from the past, 1 really love old stuff, I don’t like anything new. » expliquait-elle au critique Adrian Dannatt. Il faut ajouter pour être précis que ses œuvres peuvent aussi donner lieu à des recherches pas tout à fait désagréables : pour préparer sa dernière exposition new yorkaise, c’est dans les Palaces de Vienne et de Munich que Rachel Feinstein est partie explorer les subtilités du style rococo. Une influence qu’elle combine sans vergogne avec l’admiration qu’elle porte au travail du défunt sculpteur Pino Pascali, représentant marginal et formidable de l’arte povera dont elle ne manque jamais de rappeler combien la découverte de son œuvre fut déterminante pour elle. De la richesse et de la diversité de ses influences et sources d’inspiration naît aussi l’indiscutable étrangeté de ses œuvres, semblant tourner le dos au modernisme pour explorer à nouveau les chemins abandonnés de l’histoire de l’art européen du XVIIIe et XIXe siècle. Chemins qu’elle prend un malin plaisir à détourner pour les faire se déployer non loin des stratégies esthétiques mises en œuvre dans les parcs à thème de Walt Disney : c’est dire si la rencontre est électrique !

Éric Troncy

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