Sarah Jones

12 décembre 1997 – 28 février 1998

16 rue Quentin 21000 Dijon

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Si l’adolescence a inspiré – sinon fasciné quelques artistes, en particulier depuis une dizaine d’années, c’est sous la forme outrée d’un exotisme mêlé de crainte qui frôle souvent la dénonciation d’une population par définition en perdition temporaire et qui porterait en elle les symptômes fatals d’une société qui ne  l’inclura que dans les marges. Couronnant à grand bruit une carrière en partie vouée à portraiturer le pouvoir érotique de l’adolescence, « Kids » (passage au cinéma d’une œuvre avant tout photographique) sombre dans ce travers grossier du portrait d’une génération perdue et désillusionnée, « The Living Room » « Mulberry lodge» – type print on aluminium, 1997 150 x 150 cm écrasés qu’elle est par un orage serré de catastrophes socio-économiques dont elle ne peut régler la facture. Le cinéma, au reste, ne parvint jamais à rendre un autre aspect de cette période de la vie, si ce n’est en en accentuant la tendance furieusement « soap » via des feuilletons télévisées, même lorsque ceux-ci prétendent filmer le « monde réel » (« Real World », sur MTV début 1990). Seul peut-être Éric Rohmer parvient-il à reconstituer de manière quasi historique une postadolescence fantasmée, avec les « contes » (d’été, d’hivers, d’automne, etc.) : jamais il n’atteint dans cette entreprise la précision d’anthropologue dont il avait su faire preuve pour les « vingtenaires » des années quatre-vingt avec « Les nuits de la pleine lune ». Même les « Artworks for Teenage Boys » de Pruitt·Early se cantonnaient finalement à une réjouissante évocation d’un univers heavy metal peuplé de jeunes filles dénudées et de canettes de bières. L’adolescence semble donc irreprésentable, insaisissable : même la publicité dont c’est l’ambition première ne parvient à entrer en contact avec elle qu’au bénéfice fortuit d’erreurs de stratégies pitoyables. Sarah Jones, artiste anglaise née en 1949, y parvient aujourd’hui parfaitement, en tournant résolument le dos à toute velléité d’exotisme comme à tout projet immédiatement narratif. Si ses photographies sont redoutablement efficaces, c’est avant tout qu’elles utilisent moins la capacité du médium à enregistrer le réel qu’à fabriquer de toutes pièces une image artificielle de la réalité la plus stricte en utilisant pour cela certaines règles de composition, d’agencement des objets et des personnes, qui rencontre bizarrement un quotidien « ready-made ». Leur objectif n’est pas pédagogique, pas plus qu’il n’est documentaire. Jones avait déjà fait preuve de l’efficacité de cette stratégie qui consiste à brosser un portrait précis d’une situation en photographiant ses interstices, avec une impressionnante série d’images montrant les intervalles entre deux coussins sur les banquettes d’une salle d’attente dans un cabinet de psychiatrie. Ses œuvres récentes montrent avant tout des temps morts : des jeunes filles immobiles (Camilla, Rohan et Stéphanie) y posent ostensiblement dans le décor des maisons de leurs parents respectifs, habitants d’un petit village de l’Angleterre. Leurs attitudes figées alliées à la vague inexpressivité de leurs visages, la nonchalance aussi devant l’objectif, la, installent un sentiment flagrant d’ennui, qui s’appuie aussi sur un décor en décalage avec les vêtements et le maquillage des jeunes filles. Comme « en attente » dans un univers qui n’est pas à leur mesure, elles dénoncent de leur simple immobilisme un abyssal fossé qui sépare leur génération de celle de leurs parents, instigateurs rigides d’un décor qui encadre leurs faits et gestes d’une précision rigoureuse. Décor qui ne s’ouvre que rarement sur une perspective : les fenêtres ont les stores tirés, les murs présentent d’infranchissables obstacles frontaux. 1 « The Staircase (Francis Pluce) », 1997. C-Print on aluminium. 150 x 150 cm Pieds nus, elles habitent pourtant ce théâtre inapproprié sur le mode désinvolte, que contredit parfois l’aspect dramatique de leur posture : tête inclinée vers l’avant ne laissant paraître qu’un flot de cheveux, ou visage dans les mains en signe d’introspection ou de rêverie à une situation extérieure. C’est vers ce non-dit que se dirigent alors toujours l’imaginaire du spectateur, et l’érotisme massif qu’il recouvre, comme explosant dans la rigidité insurmontable des meubles, cadres, tapis et objets sans l’apport avec leurs aspirations, « A cet âge, les jeunes filles sont plus clairement conscientes de leur image/sexualité, et jouent déjà avec la notion d’identité, Il y a de façon assez typique un agencement destiné à une audience : les vêtements, le maquillage,… D’une certaine manière cela est à mettre en relation avec l’agencement dans les intérieurs. Ces jeunes filles entrent dans les scènes que sont ces intérieurs selon leur mode propre, qui dénote un certain sentiment de dysfonctionnement ou de discorde. Elles sont également souvent isolées les unes des autres, avec un certain sens du retrait, » * Plus récemment Sarah Jones a entraîné ces jeunes filles dans les jardins de ces maisons : elles y figurent également figées, la plupart du temps dans l’obscurité, qui confère à l’image le même sentiment d’intimité lourde et déplacée. « La prochaine étape de ce projet en cours est de rencontrer les garçons dont les noms commencent à émailler les conversations de ces jeunes filles, lorsque je prépare les prises de vue avec elles. Il est logique pour ce travail que, tandis que je m’éloigne de la maison ou du jardin pour aller vers le village lui-même, vers d’autres lieux secrets où les filles se rencontrent, les garçons commencent à apparaître. Il est possible que, et peut-être aussi de manière inconfortable, ils soient invités dans les intérieurs des maisons. » * Partant du foyer imposé pour embrasser ensuite l’espace social, les photographies de Sarah Jones sont à ce jour l’expérience la plus impudique – et donc aussi la plus juste et la plus fascinante – de confrontation à l’univers incompréhensible et réservé de l’adolescence.

Éric Troncy

in DOCUMENTS SUR L’ART, hiver 97/98

Les citations sont de Sarah Jones.

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