Vito Acconci House of streets, parks & plazas

28 janvier – 27 mars 1994

37 rue de Longvic 21000 Dijon

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[1983, catalogue Vito Acconci, Models, Projects for streets, squares and parks, Stroom, La Haye]
Vito Acconci, Making Public (extraits)

L’espace public urbain est construit, il ne va pas de soi. L’espace public est créé par les pouvoirs publics (sous forme de parc) ou sur initiative privée (piazza devant un immeuble de bureaux, ou atrium à l’intérieur du bâtiment). Ce qui est produit, c’est précisément un « produit », échangé par l’entreprise contre des droits – droit sur l’air, droit de construire leur immeuble plus haut – un « produit » destiné à la population comme un bien public, comme part d’un système social. Ce qui est produit, c’est une « production » qui fait honneur à l’entreprise ou à l’État, voire aux deux (qui ont travaillé ensemble en coulisses à coups d’arrangements et de dessous de table). L’espace est alors « prêté », « octroyé » au public, à la population en tant que communauté organisée, membres d’un état, consommateurs potentiels. L’espace public est un contrat passé entre grand et petit, parent et enfant, institution et individu. L’accord repose sur le postulat que l’espace public appartient à la population, qui en retour appartient à l’État. (…) Il faut lire les mots « espace public » littéralement et simplement. Un espace est « public » :

  1. lorsque ses formes sont publiques, qu’elles sont utilisables par le public, lorsque l’on peut s’y asseoir, y marcher, y ramper, courir à travers, s’y étendre, y vivre ;
  2. lorsque sa signification est publique, accessible au public ; le lieu étant fait de conventions, d’images, de signes, d’objets, que chacun selon sa culture, connaît par cœur et reconnaît d’emblée ;
  3. lorsque ses effets sont publics et peuvent être un instrument public ; le lieu façonne à la fois le public qui l’utilise et les instances publiques qui l’organisent. Ce troisième point complique l’affaire. Un espace est public quand il maintient l’ordre public, ou lorsqu’il le tourne. D’une part, un espace est public lorsqu’il fonctionne comme une prison ; ses conventions, ses images, ses signes, ses objets se font éléments de vie et constituent un système rigoureux dans lequel chaque chose est à sa place ; et les citoyens aussi restent à leur place.

D’autre part, un espace est public lorsqu’il fonctionne comme un forum : ses conventions, ses images, ses signes, ses objets sont bouleversés et se heurtent les uns les autres, ou se brisent en morceaux, de sorte que ces conventions sont déstabilisées (ce ne sont plus des éléments solides) et que le pouvoir qui a établi ces conventions est dénoncé (l’espace devient l’occasion d’un débat qui peut se transformer en querelle voire en révolution). Sur une carte, un espace public apparaît comme une zone intermédiaire ou un lieu à l’écart : il fait la transition entre le domicile et le lieu de travail, où se trouve en marge de l’un et l’autre. L’espace public se situe entre (ou à côté de) la chaleur du domicile et l’agressivité du travail, entre « amour » et « guerre ». Par l’intermédiaire de l’espace public, on est transporté hors de son domicile ou de son lieu de travail et inséré dans l’espace urbain. L’espace public est un espace civique, un lieu civilisé à l’intérieur duquel existe un monde fait de courtoisie, de convenances et de règles. Tous ceux qui ont le droit d’être là ont la responsabilité de respecter les droits d’autrui. Nul n’est propriétaire au sein de l’espace public ; chaque place change de mains, tantôt occupée par l’un, tantôt par l’autre. Chacun a droit à sa place, mais seulement pour le temps qu’il y reste (en obéissant aux règles qui régissent l’espace public). En vue aérienne, les espaces publics d’une ville apparaissent comme des percées au sein du dense tissu constitué par les bâtiments. C’est comme si des mines avaient été posées au travers de la ville, on a fait exploser des immeubles ici et là pour faire place à des espaces publics. Au milieu d’une ville de murs, l’espace public est un espace ouvert. On peut y flâner et y déambuler librement tant que l’on se tient dans ses limites ; une fois les limites franchies, on est rattrapé par la circulation, on se retrouve pris dans le réseau routier et directionnel urbain. Au sein de l’espace public, on peut marcher tant que l’on veut, on finit toujours par tourner en rond ; cet espace ouvert fonctionne en circuit fermé. Un espace public est un espace exposé ; de même que dans une petite ville, tout le monde sait ce que fait autrui. Il y a moyen de fuir, mais pas de se cacher. Au milieu d’une ville de toits, un espace public est un espace ouvert, ouvert au champ de vision. En vue aérienne, un espace public est un jardin d’enfants, un parc zoologique où les autochtones ont toute latitude d’aller et venir car, pendant ce temps, ils sont sous surveillance. L’espace public est un système de propagande. En premier lieu l’espace fait sa propre publicité ; il draine le public vers lui, en se servant d’une signalisation visible, ou alors par le bouche-à-oreille, ou encore par le souvenir qu’il a pu laisser dans l’esprit de chacun ; en même temps, tout au contraire, il tient à distance, il rejette une partie du public de sorte à pouvoir être lu de loin comme un « espace public ». À l’intérieur, l’espace public fait de la publicité à son concepteur : il est porteur d’un message et de valeurs ; soit ceux de l’institution, publique ou privée, à l’origine de sa construction, soit ceux du groupe révolutionnaire qui s’en est emparé. La ville n’obtient, ou ne créé que l’espace public qu’elle mérite : structurellement et formellement, l’espace public reflète les partis pris de la ville : stabilité ou changement, pensée unique ou pluralisme, vieux ou jeunes, culture dominante ou cultures minoritaires, masculin ou féminin. Un espace à la disposition de la population finit par s’user et ce jusqu’à la corde. L’espace public en fin de compte est un espace dévasté : l’espace a été utilisé par tant de gens qu’il s’effrite sous leurs pieds. L’espace public est désormais épuré, il n’y a plus que les corps qui évoluent dans les airs… (…) Si la dissolution de l’espace public, c’est pour demain, la dissolution de l’art public, c’est ici et maintenant. L’art public n’est ni une chose, ni un espace, ni un temps. L’art public ne devrait ni être vu ni être entendu. L’art public n’a aucune place dans l’espace public. Si vous pensez être dans un art public, vous n’êtes que dans un musée transposé à l’extérieur. L’art public cède la place à l’espace public et reste en coulisses ; l’art public n’est pas une substance mais une ombre, il jette une ombre, l’art public est un instrument qui produit l’espace public. (…) La fonction de l’art public est de faire ou de briser un espace public. D’une part, il persécute les espaces publics, il les trouve là où rien n’existait avant, dans les recoins et les lézardes du privé (entre deux bâtiments, sous un immeuble, aux bords des bâtiments) (…). D’autre part, il perd sa fonction d’espace public ; il s’empare d’un espace qui est dévolu à être public, un espace public institutionnel, et se substitue à lui (…).

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