Yan Pei-Ming Paysage international, lieu du crime

29 mars – 18 mai 1996

37 rue de Longvic 21000 Dijon

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Entretien avec Yan Pei-Ming

Keren Detton : Vous avez exposé en 1996 à l’Usine l’un de vos premiers paysages. Comment le décririez-vous ?

Yan Pei-Ming : Il s’agit d’une peinture à l’huile à même le mur, je m’en souviens très bien. Sur la gauche, on peut y voir une maison entourée d’une forêt de sapins et sur la droite deux maisons seulement. Entre les deux, sur environ quinze mètres, il n’y a rien, ou plutôt si, il y a le ciel et l’eau. Finalement, cette peinture a été détruite.

K. D. : Vous vous êtes rendu célèbre en peignant des portraits, à commencer par ceux de Mao.

Y. P.-M. : J’ai commencé par peindre des portraits de Mao car c’est une figure mythique du XXe siècle. Je me suis en quelque sorte identifié à lui, seul personnage célèbre chinois face à tous les autres : inconnus, anonymes… Mon histoire de peintre s’est constituée à travers une succession de représentations de Mao, ainsi qu’en témoignait à la galerie Anne de Villepoix en 1991 l’exposition De son histoire mon histoire commence. Par la suite, mon travail s’est concentré sur l’anonymat et j’ai réalisé de nombreux portraits faisant contrepoint à ceux de Mao. Puis voyant ces figures errer, j’ai imaginé leur attribuer un endroit ; ainsi sont nés mes paysages. On pourrait penser que l’homme apparaît après le paysage, mais pas ici. Tous ces personnages sont comme les immigrés d’un paysage international. K. D. : Un lieu qui n’en est pas vraiment un…

Y. P.-M. : J’ai longtemps cherché le moyen de créer l’image d’un paysage international jusqu’à ce que je l’envisage comme un non-lieu sans identité ni signification, un lieu sans particularité. On peut alors y voir n’importe quel pays, à n’importe quelle saison. C’est le cliché d’un paysage, banal et profondément ennuyeux. Il fallait donc pour dépasser cette platitude, des œuvres picturalement présentes.

K. D. : Vous avez récemment exposé au Trièves, près de Grenoble, un Paysage international, lieu du crime accompagné de portraits d’enfants.

Y. P.-M. : J’avais auparavant intitulé certains portraits d’enfants Victimes. Je m’intéresse beaucoup à l’insupportable, à la cruauté et au sentiment d’injustice parce que finalement on est tous un peu coupables… Je suis à la fois orgueilleux et modeste. Je ne pense pas qu’on puisse aujourd’hui peindre avec un quelconque sentiment de neutralité.

Quant au spectateur, il peut se laisser séduire par les paysages, contrairement aux portraits. C’est pourquoi j’y accole souvent la mention « lieu du crime ». Cela génère une foule d’interrogations.

K. D. : Dans les portraits, la touche fait émerger la figure, dans les paysages il y a par contre une profondeur qui

attire le spectateur.

Y. P.-M. : En l’occurrence, c’est aussi la taille imposante de l’œuvre qui invite l’homme à pénétrer dans le paysage et à s’y promener. Par ailleurs, l’ambition n’est pas la même. Le portrait opère comme miroir de l’homme alors que le paysage propose une sorte d’aventure.

K. D. : Vos paysages sont plutôt vaporeux, atmosphériques. On peut penser à la peinture traditionnelle chinoise qui propose à l’amateur éclairé un parcours initiatique, philosophique. Mais vous semblez offrir autre chose dans une confrontation plus directe.

Y. P.-M. : A l’Usine, la taille du paysage, la configuration en longueur de la salle, interdisait une vision statique de l’œuvre. Le spectateur se déplace entre l’image d’un lieu et les limites du lieu qui y renvoient. S’ajoutent alors une promenade mentale et cette irruption du non-lieu dans tout l’espace.

K. D. : Au terme de l’exposition, le Paysage international a été recouvert de peinture blanche. Il s’est dérobé à

notre regard mais participe pleinement de l’histoire du lieu et constitue une nouvelle strate de son archéologie.

Y. P.-M. : On ne le voit plus, mais peu importe puisqu’il était là, on peut l’imaginer.

Keren Detton

 

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