Jill Mulleady
Blood Fog

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Consortium Museum
Curated by Seungduk Kim @ Franck Gautherot
Jill Mulleady, "Blood Fog", 2021. Courtesy the artist.

Jill Mulleady (1980, Montevideo). Vit à Los Angeles.


 

Blood Fog (Brouillard de sang), l’exposition de Jill Mulleady au Consortium Museum ne se prive d’aucun subterfuge, d’aucun camouflage pour nourrir son propos. Scène après scène, salle après salle, les peintures et les objets sélectionnés avec soin par l’artiste dévoilent les ruines d’une civilisation déjà consommée — un imaginaire en miettes.

L’histoire a déjà commencé quand la réplique des yeux peints d’un sarcophage égyptien vous toisent d’un autre (fe)male gaze qui proviendrait d’une immémoriale antiquité aujourd’hui perdue.

À côté de ce regard, la peinture du Cobra hypnotise le spectateur, assume l’ambiguïté : menace d’intoxication ou promesse de protection. On ne pourra pas choisir.

Dans le couloir, presqu’antichambre, une série de peintures est éclairée par une lampe Baccarat — arrachée à une maison close ou à un intérieur bourgeois confortable ; ce qui est, au fond, la même chose. Sa lumière rougeoie dans le miroir placé au bout de la salle… Une invitation pour le visiteur à se refléter, à se mêler aux corps sinueux, comme dans un récit de Klossowski.

[Hamlet, Emma Bovary, Claude Chabrol, John Gielgud, Isabelle Huppert,…]

La vie dans les villes de garnison de l’Est, la vie dans les villes de commerce du Sud-Ouest, la vie dans les villes portuaires de la Manche, la vie dans les villes balnéaires neuves blanches et bleues, la vie au profit d’un espoir toujours différé, la vie en feu qui couve dans les taffetas argentés, la vie assise sur les capitons moelleux…Toutes ces vies sont aussi mes vies de spectateur d’aujourd’hui.

[Intoxication, Crime, Aspiration, Paysage, Echec, Coup de Foudre, Courbet et Flaubert, Rimbaud et Artaud,...]

Les peintures montrent des corps alanguis dans des décors domestiques ou extérieurs fantastiques. La couleur liquide, transparente, est appliquée sur la toile de lin cru des Modernes. Les visages penchés s’appuient sur une main longue et oisive, à la Cocteau — lui qui laissait ses manches de veste volontairement déboutonnées.

Face aux peintures, des objets en échos.

Ici, descendu des toiles, posé en biais, mis à bas, le cadre de fer d’un lit vaguement Napoléon III saupoudré de gros sel gris pour faire mentir tous les sorts que ses collègues vampires de sa géneration n’auront pas manqué de lui jeter. Un pistolet de duel a été oublié sur le bord du cadre de lit. Combien de balles de plomb a-t-il fiché dans la peau des perdants malchanceux ?

Là, deux jardinières de ciment à peine ouvragées, semées de graines de moutarde en pleine croissance : elles iront fleurir jaune au cours de l’exposition.

Jill Mulleady a élu domicile au Consortium Museum. Elle y tisse une « vie domestique » onirique et familière, pleine de symboles aux significations changeantes — provenance douteuse, contexte historique incertain, icônes universelles déchues. Cet intérieur imaginaire d’une héroïne de roman déjà morte allie la chambre de bonne et son lavabo d’appoint au salon décrépi nappé d’un tapis chinois ancien mangé par les mites. Ces objets sont autant d’indices qui racontent les récits esquissés dans les tableaux.

[Orphée & Eurydice, Giotto et tombes égyptiennes,…]

Une Véronique de pierre aux pâles traces de polychromie du XIVe siècle tout juste sortie des réserves du Musée de Beaux-Arts de Dijon lève le voile dans l’étouffante atmosphère d’une jungle propice aux glissements du cobra.

Ce nouveau monde s’est construit sur des stratégies secrètes, des correspondances

baudelairiennes — d’après le poète, seuls les artistes savent déchiffrer le sens des allégories qui permettent de passer du monde des perceptions à celui des idées. Du sensible au tangible. Des émotions à la connaissance.

Les figures, les choses et les caractères qui peuplent l’exposition dessinent un paysage, un imaginaire dans lequel Mulleady se meut avec grâce et facilité.

— Franck Gautherot & Seungduk Kim