Marina Faust
It's Only You

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Consortium Museum
Curated by Éric Troncy
Marina Faust, "It's Only You", 2017-2018, exhibition view - photo © André Morin pour Le Consortium
Marina Faust, "It's Only You", 2017-2018, exhibition view - photo © André Morin pour Le Consortium
Marina Faust, "It's Only You", 2017-2018, exhibition view - photo © André Morin pour Le Consortium
Marina Faust, "It's Only You", 2017-2018, exhibition view - photo © André Morin pour Le Consortium
Marina Faust, "It's Only You", 2017-2018, exhibition view - photo © André Morin pour Le Consortium
Marina Faust, "It's Only You", 2017-2018, exhibition view - photo © André Morin pour Le Consortium

Avec le soutien de Bundeskanzleramt Österreich

« Mes collages sont les résultats d’expérimentations avec et autour de la photographie.
Le matériel de départ est un jeu d’enfants : des livres, sur les pages desquels sont imprimés des visages sans yeux ni bouches, avec des chevelures diverses, à personnaliser avec des autocollants, pour créer des femmes parfaites.
Je déchire, détruit et reconstruit. Les accidents règlent la méthode.
Dans une tradition de l’autoportrait, discipline que j’ai pratiquée toute ma vie, on pourrait voir ces collages comme des autoportraits — mais aussi tout simplement des portraits de femmes.
Dans un deuxième espace, j’ai placé une « Traveling Chair » devant le miroir de Niele Toroni. On est invité à s’y assoir et à se regarder. Un collage sur le mur d’en face, Self Portrait in Black de 2013, s’y reflète aussi.
Une fois la « Traveling Chair » quittée, se constitue une mise en abîme d’un autoportrait dans le miroir. »
––Marina Faust


It’s Only Her

Martin Kippenberger, que Marina Faust rencontra à Vienne en 1996, dessina lors d’une soirée au restaurant un hypothétique portrait d’elle quinze ans plus tard.
Il lui donna en lui disant : « It’s only you. » Plus de quinze années ont passé et Marina Faust se réjouit de ne pas ressembler au portrait en question, mais elle reprit à son compte le titre It’s Only You pour l’exposition des œuvres auxquelles elle travaille depuis quelques années – des portraits, justement. Ils sont nés de la rencontre avec un album pour enfants fait de portraits incomplets à personnaliser avec des planches d’autocollants offrant diverses possibilités de bouches, d’yeux, de chevelures. Ce sont des portraits de femmes, et Marina Faust y voit une incitation maligne à produire « la femme parfaite » respectant des critères conventionnels de beauté stéréotypée. Faust leur réserve un tout autre traitement, déchirant ces supports de portraits, ne respectant pas les conventions de leur complétude avec les éléments du visage à coller, déchirant encore, modifiant les fonds, photographiant le tout puis déchirant encore, bref, procédant à autant d’opérations nécessaires pour tenir à distance l’idée d’une femme parfaite.

La colonne vertébrale du travail de Marina Faust a toujours été la photographie en général – elle se consacra un temps, professionnellement, à la photographie d’intérieur pour le magazine Architectural Digest, et a développé une approche radicale et singulière de la photographie d’exposition1 – et l’interprétation photographique du corps en particulier, à l’évidence dans sa collaboration ininterrompue avec Martin Margiela durant une vingtaine d’années mais aussi dans son activité éditoriale pour différents magazines de mode, et encore dans son travail personnel (The Strati Portraits, 2012) qui la conduisit, notamment, à réaliser de nombreux portraits de Franz West et aussi nombre d’autoportraits : Self-Portrait with Dots, 2009 ; Self-Portrait after Marcel Duchamp, 2008 ;
 Lust (Self-Portrait), 2004... C’est le corps en effet qui relie entre elles toutes
ces pratiques, y compris celle des « traveling chairs » – des chaises anciennes qu’elle équipe de roulettes et qui deviennent des véhicules dans ses expositions.

Il y a au musée de Grenoble un tableau2 d’Albert Gleizes (1881-1953) auquel je pense en regardant l’ensemble de portraits qui composent It’s Only You.
 Il représente un « législateur» assis, son visage est matérialisé par un seul œil
 (en vérité, un disque noir), sa face est faite d’un aplat rose et autour de lui des traits soignés font vibrer l’ensemble – le visage, en effet, s’anime. C’est un Gleizes tardif mais qui se souvient de l’injonction proférée dans Du Cubisme3 qu’il écrivit avec Jean Metzinger en 1912 : « Que le tableau n’imite rien. » Et, assurément, de cela aussi : « Il faut que certaines formes demeurent implicites et telles que l’esprit du spectateur soit le lieu choisi de leur naissance concrète. Aussi bien sachons couper par de larges surfaces toute région où l’activité s’exaspère. »

En dépit de leur sévère déconstruction, et probablement aussi grâce à elle, les portraits de Marina Faust ont chacun une identité singulière, et atteignent cette qualité de «personnage» sans laquelle le portrait n’est pas grand chose. « L’esprit du spectateur » peut d’autant plus aisément devenir « le lieu choisi de leur naissance concrète » que les titres des œuvres complètent la biographie imaginaire des personnages : Dramatic Adolescent at Ease, Once on TV, Outlaw Nurse ou Genius Lifetime Friend – pour ne citer que ceux-ci dans ce panthéon savoureux. Le panthéon de nos contemporains.
Éric Troncy

1. Elle collabore depuis une dizaine d’années
 à la revue d’art et d’architecture Frog.

2. Albert Gleizes,
 Le Législateur, 1937, huile sur toile,
142 x 96 cm.

3. Albert Gleizes et Jean Metzinger, Du Cubisme, 1912, Eugène Figuière & Cie éditeur.