Tschabalala Self
Make Room

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Le Consortium
Curated by Franck Gautherot & Seungduk Kim
Tschabalala Self, "Make Room", exhibition view, Consortium Museum, Dijon, 2022. Photo: Rebecca Fanuele © Consortium Museum.
Tschabalala Self, "Make Room", exhibition view, Consortium Museum, Dijon, 2022. Photo: Rebecca Fanuele © Consortium Museum.
Tschabalala Self, "Make Room", exhibition view, Consortium Museum, Dijon, 2022. Photo: Rebecca Fanuele © Consortium Museum.
Tschabalala Self, "Make Room", exhibition view, Consortium Museum, Dijon, 2022. Photo: Rebecca Fanuele © Consortium Museum.
Tschabalala Self, "Make Room", exhibition view, Consortium Museum, Dijon, 2022. Photo: Rebecca Fanuele © Consortium Museum.
Tschabalala Self, "Make Room", exhibition view, Consortium Museum, Dijon, 2022. Photo: Rebecca Fanuele © Consortium Museum.
Tschabalala Self, "Make Room", exhibition view, Consortium Museum, Dijon, 2022. Photo: Rebecca Fanuele © Consortium Museum.

Tschabalala Self (1990, Harlem). Vit et travaille entre New York et New Haven.


Avec le soutien de la galerie Eva Presenhuber et Pilar Corrias


 

Faire de la place pour y installer les nouvelles peintures d’une jeune artiste.
Faire comme chez soi. Lui donner les moyens d’y parvenir.
La peinture est cette occupation qui s’autorise, hélas tous les modes de consommation, comme heureusement toutes les recherches les plus fouillées des imageries communautaires donc universelles.
La peinture quand elle est prise d’assaut, avec tous les savoir-faire, avec toutes les techniques mélangées, conserve son incommensurable pouvoir d’attraction. Envers et contre tout.
Qu’elle soit le fait d’une jeune noire-américaine qui sait convoquer styles, moyens picturaux et iconographie naturelle, n’est plus une nouveauté, ni un paradoxe, ni une légitimité finalement acquise, mais la pleine conscience d’une époque qui enfin rétablit l’ordre des bonnes choses.

Faire de la place pour une œuvre, déjà abondante malgré la jeunesse de l’artiste, convoquant dans des décors parfois domestiques, le geste des peuples noirs-américains en leurs atours, situations, et figures sans compromissions.
Très vite célébrée pour ses grandes compositions verticales à fond monochrome sur lesquels des personnages exhibent leurs corps en toute aisance où hommes et femmes découpés en silhouettes affirmées et souvent dédoublées en ombres portées, Self a su mettre de son côté l’art de l’assemblage, de la couture, d’un cubisme bidimensionnel friand de papiers découpés ou de tissus cousus (à la machine).

Y-a-t-il un constant référent expressionniste abstrait dans la grande peinture américaine récente ? Si oui, se nicherait-il encore là, alignant les surfaces en aplats colorés, texturées ou simplement uniformes ?
Les perspectives sont raccourcies, voire inexistantes quand les sujets se plaquent pardessus sans vergogne. Le montage de damiers, de carreaux, de briques, de carrelages en sols traçant un vague espace architecturé, domestique peut-être, permet l’inscription des sujets de manière volontaire.
Et que ferait-elle de Leon Golub, quand tout semblait s’articuler autour de la politique en peinture, surtout quand la monochromie des fonds conférait aux personnages en action, le devant de la scène et la frontalité brutale des récits ainsi décrits ?

Sill, 2020 accueille la visiteuse d’un statement à l’horizontal, littéral en ce qu’il justifie en plein le titre de l’exposition. Sur un parquet, dallage, un lampadaire vert sort légèrement du cadre, à main gauche, quand le bord haut droit ouvre une fenêtre carrée d’où pointe une tulipe (?) rouge. L’héroïne du tableau est installée dans un fauteuil circulaire jaune surligné de noir. Elle va allumer le lampadaire. Elle est une, et son ombre, noire pour un bras et une jambe et beige rosâtre pour l’autre couple de membres. Le patchwork de pièces de tissus cousus bâtit le personnage en un style cousu/dessiné qui a fait style dans le travail de l’artiste.

Le collage et l’assemblage de pièces de tissus, usagés venus de sa propre garde-robe, a une longue histoire, finalement reconnue et sauvegardée, dans la culture noire-américaine/ Pensons aux Quilts d’Alabama, par exemple, le Gee’s Bend, cette communauté noire américaine qui est devenue la quintessence en matière de folk art et de patchworks (Quilts).
Le recyclage, l’intuition de compositions sophistiquées, la maîtrise des couleurs ont fait la réputation d’artistes comme Annie Mae Young ou Lorraine Pettway pour n’en citer que quelques-unes. 

Le décor est planté, il laisse la place à la peinture qui se déploie dans les salles successives livrant, ici, tel.le modèle noir.e, tel couple nu aux attributs sexuels manifestes et ostentatoires.
En écho à Sill, 2020, le diptyque Carpet, 2020 également, resitue les mêmes éléments mobiliers que sont le lampadaire qui s’est rosi (le sujet s’y prête !), le fauteuil circulaire qui accueille le personnage féminin aux jambes largement ouvertes, et le tapis rose sur le panneau de gauche et noir à droite. L’inversion jaune/noir joue une dialectique fond/forme quand les murs/fonds portent les couleurs des tapis en miroir.
Faire une place pour accueillir une scène d’amour, la peinture en deux panneaux prépare la rencontre des deux protagonistes pour une collaboration sexuelle qui se rejoue dans d’autres peintures encore plus explicites quant à l’action qui y est menée. Ici, l’homme à genoux, le sexe encore flaccide, le bras tendu en invite à sa future partenaire au-delà de son tableau, dans l’ailleurs du 2e panneau, gonfle ses pectoraux de mâle alpha !
Black Macho, and the Myth of the Superwoman, de Michele Wallace, publié en 1978 avait mis le pied dans la fourmilière des conventions machistes héritées du Black Power et de la marginalisation de la femme noire dans les clichés ancestraux lui assignant une féminité cadrée, contrainte et codifiée. Que Michele Wallace soit la fille de l’artiste Faith Ringgold, célébrée aujourd’hui comme une pionnière de la peinture afro-américaine, n’est pas le moindre des paradoxes, tant sa mère a dû combattre toute sa vie la double relégation, de genre et de peau.
L’art de Ringgold emprunte également aux Quilts sa part de décoratif, d’ornementation et de traditions populaires mixé aux sujets politiques et sociaux. Tschabalala Self est une grande admiratrice de Faith Ringgold dont elle partage le même grand intérêt pour l’art populaire de sa communauté.

L’exposition que Self déploie dans les salles du Consortium Museum s’articule sur une mise en scène domestique de la peinture et de ses occupant.e.s dans leur hiératisme d’autant plus affirmé qu’il s’exprime en force à l’avant-plan de la surface peinte purement bidimensionnelle.

Ces poses, Father, 2019, Blonde, 2019, Snake, 2020, Dreamers, 2021 (pour le personnage masculin) ont ceci de l’Antique qu’elles utilisent le modèle nu (ou partiellement habillé) homme ou femme comme une affirmation des caractères spécifiques des corps noirs.
Les travaux sur papier, livrent, et c’est leur nouveauté, les personnages assis (fondus) sur des chaises aux contours surlignés à la manière de mobiliers de jardin de fer forgé, dont au moins deux salles, dans le parcours de l’exposition, leur donnent droit de cité.
Ce mobilier — tables et chaises, bancs — avait été découvert l’année passée (octobre 2021) lors du festival Performa à New York, pour lequel l’artiste avait conçu, écrit, scénographié et mis en scène un spectacle — Sounding Board — donné au Jackie Robinson Park Bandshell à Harlem. Un film documentant la performance est présenté dans la salle en mezzanine.

Make Room la première exposition personnelle institutionnelle de l’artiste détourne, si besoin était, la pression qu’elle subit depuis quelques années — succès venu — vers des travaux de maturité où les rapports masculin/féminin s’expriment en des figures et poses domestiques dans l’ombre et la lumière, au vu et au su de tous, quelques soient l’intimité et l’impudeur assumée des caractères peints.

— Franck Gautherot & Seungduk Kim