Jean-Marie Appriou
Seabed

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Consortium Museum
Curated by Franck Gautherot
Jean-Marie Appriou, The Gear of the Suns, 2018. Cast aluminium, 100 x 180 x 140 cm. Courtesy Eva Presenhuber Gallery.

Jean-Marie Appriou (1986, Brest)


Jean-Marie Appriou, Seabed

Ô Lurçat, communiste tapissier du Massif Central : qu’il advienne de ce bloc brut venu d’avant les âges, un avenir brillant !
Ô Lurçat : les coqs en pâte, les feuillages et les rinceaux, les figures debout. Le Chant du monde.
Ô Lurçat : il ne fallait pas moins de deux grandes feuilles tissées pour ouvrir le bal des jeunes. Consortium Museum, Dijon.
Que les blancs-becs soient devenus ces nouveaux maîtres, experts en virtuosité, en livraisons expresses, en puissance assumée, en plan de carrière – de celles dont on extrait les cubes, les plaques de calcaires métamorphiques aux veines saillantes, aux chatoiements irisés…

Il est une nouvelle petite population de YTJ (plus jeune que le Xist !) venue en front de scène, donnant tribut aux savoir-faire, aux labeurs de la fonte, du modelage, de l’eau-forte, de l’argile, des émaux.
Jean-Marie Appriou se tient là.

Ô Lurçat, tout comme Léger le constructeur : on fixe une introduction arrogante mettant la barre au niveau de la médaille d’or, et puis se déroule la cohorte des 26 pièces de l’exposition (23 d’entre elles sont de nouvelles œuvres dévoilées ici) parée à nouveau de micro-récits, de personnages récurrents : voici l’Astronaute, voici l’Apiculteur…
Sont-ils tout droit sortis des Katzenjammer de Rudolph Dirks [Pim Pam Poum ici] ?
Le Capitaine et l’Astronome. Makoko : c’est l’artiste, aborigène de l’île, extrêmement futé et agile, qui se déguise aussi bien en animal qu’en végétal. Il connaît le langage des animaux et s’échappe sur sa cigogne apprivoisée.
Je suis l’Astronome, longue barbe blanche et chapeau haut-de-forme…

Pour dire que tout cela vient de loin.

Finistère Nord, des paysans prolétarisés en fondeurs CGT aux chantiers navals de Brest. L’Art déco et sa statuaire moderniste académique que l’on ne porte plus à nos yeux, trop haute qu’elle est, accrochée aux beffrois de nos hôtels de ville ou de nos églises de béton des périphéries, sont un accélérateur d’aujourd’hui.

Ô Sarrabezolles : toi, qui taille dans le béton frais, en prise directe, juché sur de maudits échafaudages de planches branlantes à des 40 mètres du sol. Tes praticiens du labeur en chorale autour. À Villemonble, en 1926, il expérimente pour la première fois cette technique audacieuse et sans repentir, en 63 jours il taille plus de 20 sculptures pour le campanile de l’église Saint-Louis.

Ô Lurçat : une ode au travail chez les jeunes galopins électriques (pour souvenir Le manifeste électrique aux paupières de jupes signé par Michel Bulteau, Matthieu Messagier… en 1971), de leurs mains rompues aux exercices de la sculpture.

Ô Alfred-Auguste Janniot, je prends la main : à l’exposition internationale des arts décoratifs de 1925, pour l’atrium de l’Hôtel du collectionneur de Jacques-Émile Ruhlmann, il sculpte, en hommage à Jean Goujon, un groupe de trois muses ; carrefour Curie au fronton d’un double immeuble de Joseph Marrast (À La Gloire de la Seine, 1932) ; au Palais de la Porte Dorée et les hontes de la colonisation en bas-reliefs magnifiques (Exposition coloniale internationale, 1931) ; au Palais de Tokyo (Exposition universelle de 1937) et toutes les autres maisons de la République commandées à la gloire des expositions universelles.

La fonte, l’atelier délicieusement réac, ou bien invariant depuis les lustres de l’art pariétal.

Ô Lurçat, stalinien doux, à la laine chargée : nouvel exemple pour notre jeunesse échappée des fabriques d’art, face au marché… bio des dimanches germanopratins…

Le binaire est notre ADN, qu’il s’applique aux jeans, une fois serrés, une fois larges éléphants ; aux salles d’attente des gares chinoises des années 2000 qui divisaient et énonçaient le mou (banquette moleskine confortable de première classe) au dur (bancs de bois des classes laborieuses) ; à la sculpture, qui ne fait pas défaut à cette scansion double : est-elle lisse à l’Antique ou à la Maillol face à celle, rugueuse, abstraite volontiers à la Reg Buttler ou Etienne-Martin… celle qui gratte et qui se retourne vers la figure et les récits.
Appriou a pris la face verte du Scotch Brite, celle qui griffe la main baladeuse qui s’égare au toucher, au contact.
La sculpture qui gratte, telles les envoutantes sculptures de béton gravé de Picasso –Carl Nesjar le sollicite en 1957 pour des commandes en Norvège et ensemble ils vont parfaire la technique.

L’art est encore une position à prendre, face à la matière inerte ou traversée des courants telluriques, une pratique manuelle –qui n’est plus une glorification ouvriériste du travail– connectée à toutes les bestioles, particules et nœuds du cerveau. Happy culture.
L’Apiculteur, l’Astronaute son casque de verre soufflé vissé sur sa tête, les dinos, les oiseaux aux longs becs fouillant la vase pour les vers… Jonas et Ophelia.

L’art a besoin de nouvelles géographies où s’accoutumer aux gestes immémoriaux. Ces lieux sont rudes, des terres de résistance et de laisser-aller aux chèvres de nos drop-out soixante-huitards. Il y a là des tourneurs de glaise, des émailleurs et des fondeurs.
Du Vercors, si on a quitté le Massif Central pour les (pré)Alpes, on a conservé l’âpreté des hauts plateaux ventés et leurs légendes de sang et de massacres.
Les serres cévenoles, en barres parallèles d’étroites crêtes, ont le soleil en plus et la même arrogance des gens des hauts qui ont pris la funeste habitude de toiser, de regarder d’un œil de faucon en bas la vallée peut-être restée catholique romaine.

L’art d’Appriou est mat, gris comme l’aluminium, sec et épineux. Aujourd’hui il agrandit d’anciennes brèches vers la céramique, au bénéfice de glaçures de céladon et d’outremer, –bas-relief–, vers le verre soufflé dans un moule, vers la gravure d’eau-forte, vers le bronze –bas-relief toujours– au bénéfice d’un patiné lune ou vert de gris de marécage…
L’art d’Appriou donne envie de revoir –pour le fonder et l’ancrer si besoin– les animations oubliées de bas-reliefs de centres villes, les ornements végétaux, les symbolismes pompeux et utiles des ponts jetés sur la rivière centrale, les sculptures funéraires des cimetières, les tombes portant gisant célèbre au renflement d’entre jambe usé et dépoli de l’avoir trop été par des mains dévotes !
L’art d’Appriou donne envie. D’en voir plus, de revoir les précédentes sculptures et de les disposer sur un axe orienté, de leurs trouver des parentés, des cousinages, des flirts avec l’ancien, avec le moderne, avec le contemporain de ses pairs –pas sûr qu’il faille s’y contraindre.
Appriou se plaît à s’attaquer à tout, pour qui voudra bien lui mettre l’offre au regard : une sculpture publique pour la gare de Rennes, une compétition pour un 1% décoratif d’une grande école française… La commande pour le lieu du public, pour le plein air, pour la cité dense qui se gausse de l’art d’appel d’offre, arguant de l’inanité souvent de telles situations et commissions, est traitée avec sérieux et brio et succès par l’artiste : pour preuve la récente livraison d’un groupe de trois sculptures monumentales pour Central Park South à New York, à l’initiative du Public Art Fund. Trois chevaux de fonte d’aluminium, face à la statue équestre du général William Tecumseh Sherman, toute dorée et militaire et en tangente des fiacres à touristes, sont posés à même le sol.
Rien n’arrête la jeune garde.

––Franck Gautherot