Shara Hughes
Shara Hughes

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Consortium Museum
Curated by Eric Troncy
Giving In But Giving Big, 2018. Oil and acrylic on canvas, 198 x 177,5 x 5 cm. Courtesy Galerie Eva Presenhuber

Shara Hughes (1981, Atlanta)


« Aujourd'hui, les peintres pullulent avec une rapidité bacillaire, avec une virulence épidémique qui nous laissent de l'effroi et de l'admiration. Nul n'échappe à la contagion, et les cas sont souvent foudroyants. Tel qui la veille, s'était endormi fonctionnaire, avocat, journaliste ou portier, se réveille peintre, le lendemain. » Ce n’est pas moi qui parle ainsi (je le précise car je pourrais tout aussi bien être l’auteur de ces lignes) : cette déclaration fut publiée en 1892 par Octave Mirebeau dans Le Figaro, tandis qu’il introduisait un long commentaire sur « Le Salon du Champ de Mars » – un salon annuel créé en 1890 par la Société nationale des Beaux-Arts et qu’on peut tenir pour un lointain ancêtre de nos actuelles biennales. La peinture, en effet, aujourd’hui pullule pareillement, et peut-être faut-il s’en réjouir ? Celle que fait la jeune New Yorkaise Shara Hughes en donne toutes les raisons.

Les mauvaises langues voient dans la profusion de peinture qui caractérise l’état actuel de la production artistique la simple conséquence d’une évidence marchande : il est plus simple d’acheter et d’exposer chez soi une toile rectangulaire qu’une installation de 200m2 comprenant des projections vidéo, une trentaine de danseurs et autant de drones, des faucons et un cracheur de feu. On peut aimer les performances de Anne Imhof (Lion d’Or de la dernière Biennale de Venise), mais enfin il est tout simplement plus commode d’installer chez soi une peinture de Joe Bradley. Les mauvaises langues n’ont pas tout à fait tort, mais du côté plus optimiste de l’analyse, on peut aussi considérer qu’il est plus difficile de faire une « bonne » peinture qu’une installation qui fasse de l’effet. La peinture n’offre pas tous les subterfuges de séduction des installations, où le recours aux effet spéciaux et à toutes sortes de fantaisies viennent souvent masquer des idées finalement banales et pauvres, et bien peu de style. Avec la peinture la règle est invariante : il faut se débrouiller pour être convainquant et, si possible, original, sur une surface rectangulaire. Si les installations ont, lorsque les artistes ont affirmé cette forme, parfaitement joué le rôle de provocation, leur banalisation désormais n’excuse plus le recours à cette forme qui, avec son bling-bling et ses vertus d’entertainment, n’a plus rien de provoquante. Bref le regain d’intérêt porté par les jeunes artistes à la peinture peut aussi (si l’on veut être optimiste) indiquer qu’ils sont prêts à se confronter à ce medium tellement historique qu’il est précédé de centaines de chef d’œuvres contenant autant d’inventions formelles.

Shara Hughes est née en 1981 à Atlanta, elle a étudié à la Rhode Island School of Design de Providence puis à la Skowhegan School of Painting and Sculpture de Madison, elle a vécu un temps au Danemark et s’est finalement installée à Brooklyn. Sa participation à la biennale du Whitney, en 2017, fut un moment saillant de sa –pour l’heure– brève carrière : parmi la soixantaine d’artistes qui y étaient exposés, une quinzaine étaient des peintres, d’ailleurs essentiellement des femmes. Ceux qui n’avaient pas vu son exposition Trips I've Never Been On l’année précédente à la Marlborough Gallery de New York ont ainsi pu prendre la mesure de son indiscutable talent et de son originalité. C’est ce que celui qui connaît et aime l’histoire de la peinture voit d’emblée dans ses grands tableaux de paysages excessivement colorés : une sérieuse érudition qu’elle convoque sans inhibition aucune, facilitant s’il le faut l’évocation de Matisse ou de David Hockney, des inventions stylistiques de Edward Munch ou de Cézanne, des stratégies picturales de Philip Guston ou de Josh Smith… et jusqu’à la manière si spécifique de Van Gogh. De cette vaste histoire de la peinture qui d’ordinaire sert de prétexte à un défaitisme un peu snobinard et surtout très flemmard (« Tout a déjà été peint »), Hughes fait une force pour prolonger cette histoire sans renoncer à sa raison d’être : l’invention. Surtout, on ne voit rien d’autre dans ses tableaux, pas de discours édifiant sur le monde, pas de revendications de ceci ou de cela, pas de ces bavardages assommants qui font aujourd’hui le sel d’œuvres qu’on ne saurait plus regarder autrement que par le biais de ce qu’elles racontent, justement, car elles sont dépourvues de toutes autres qualités que celles formées par le bruit de fond de leur prétentions narratives.

« I was making like a lot of minimal paintings about dead animals, but used as furniture. So, for example, bear skin rugs and heads on walls and stuff, which then I think turned into some larger kind of weird trend. » raconte Shara Hughes qui précise : « I first started doing interiors—it always felt like the best resolution to everything for me. Within an interior, you can make a landscape through a window or you can make another person’s painting within the painting, or you can paint figures or not. » Où l’on voit, accessoirement, qu’il s’agit de faire une peinture qui embrasse toutes les possibilités de la peinture, et que la peinture, justement, forme le sujet même de cette œuvre. Plus récemment, elle a laissé de côté les intérieurs pour peindre des paysages qui convoquent simultanément tout un tas de techniques : la peinture à l’huile et l’aérosol, le pinceau et la truelle… et ne font confiance qu’à l’imagination, d’où ces paysages proviennent exclusivement. Ils ne dépeignent aucun lieu précis ni réel, et Hughes aborde la toile blanche sans idée particulière. En somme, c’est la peinture elle–même qui construit et compose le tableau, guidée par la connaissance de ce qu’a été la peinture tout au long de son histoire, jusqu’à cet instant précis où le tableau va être fait. Intitulée Don’t Hold Your Breath, la récente exposition de certains de ces paysages à la galerie Eva Presenhuber à Zürich l’an passé, avec son lot de forêts, d’ouragans, de sous-bois et de plages balayées par les vents offrait la brillante démonstration d’une évidente possibilité de faire de la peinture, justement, et de la faire autrement, d’une façon nouvelle et inventive. Elle rendait aussi limpide la nature parfaitement accessoire du sujet (ce que l’on sait depuis que Cézanne peignit des pommes ou la Montagne Sainte-Victoire) : il y a fort à parier que Shara Hughes a choisi le paysage parce que c’est une sujet immédiatement identifiable et rassurant – pas très important, en somme. Rassuré, donc, par sa reconnaissance du sujet, libéré de l’identification du lieu dépeint puisqu’il est imaginaire, les bavardages narratifs lui étant en sus épargnés, le spectateur peut ainsi sans entrave s’abandonner à cette peinture et l’envisager essentiellement en sa qualité de peinture.

Hughes y fait preuve d’un talent de coloriste hors normes, qui sait s’aventurer dans tous les excès et ne s’interdit aucune audace, et nous emporte systématiquement dans des compositions rocambolesques et trépidantes.

—Eric Troncy